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L’Utopie

Thursday, March 21st, 2013

Cela fait un bon moment que je pense à écrire sur certains sujets, et des quelques textes que j’ai lus, il m’a semblé comprendre que ce sur quoi je souhaite écrire est un sentiment présent chez d’autres compagnons.

Il s’agit d’une exigence que je ressens depuis toujours, et qui non seulement ne s’est jamais apaisée, mais au contraire a occupé ces derniers temps toujours plus d’espace dans mes réflexions : je parle de l’Utopie. Son idée me poursuit avec une insistance nouvelle et plus forte, et c’est peut-être dû au fait que sa quête soit devenue lentement mais inexorablement moins obsédante au sein de ce qu’on peut génériquement définir comme le mouvement anarchiste. C’est en tout cas mon impression.

Peut-être est-ce suite aux désillusions des années passées qui n’ont produit que ce qui a été perçu comme des défaites, suite à la fatigue des coups retentissants (plus moraux que physiques) qu’il est toujours possible d’encaisser lorsqu’on lutte, sans compter la perspective de ne jamais voir se réaliser ses propres rêves les plus fous, mais il me semble qu’il y a dans l’air une certaine tendance à se contenter de peu : mieux vaut gagner une petite lutte qui donne le moral plutôt que d’encaisser une autre défaite en tentant une victoire définitive. Mieux vaut réussir à ajuster un peu les choses de cet existant misérable plutôt que risquer de ne jamais l’améliorer en tentant de le bouleverser définitivement. La recherche permanente d’adaptation aux situations qu’offre notre époque est en train de supplanter la tension qui empêchait de s’adapter ; la frénésie de faire quelque chose à tout prix pour se sentir vivant et actif risque de se substituer à la capacité d’analyse et de critique nécessaires pour développer sa propre projectualité. On en arrive même à faire ce que tout le monde fait et à parler comme tout le monde parle, parce qu’utiliser un langage différent nous rendrait incompréhensibles et qu’on risquerait de demeurer isolés. On participe tous aux mêmes luttes mais, comme si ça ne suffisait pas, on le fait tous de la même manière, utilisant les mêmes moyens qui à long terme mènent à la stérilité, à moins de découvrir qu’à force de parcourir ce que le mouvement anarchiste faisait avant, nous ayons avorté notre capacité imaginative, atrophiant l’imagination utile pour continuer les luttes qui nous avions entreprises…

Et ces luttes mêmes ? De moyen vers quelque chose de plus vaste et plus grandiose, elles risquent de se transformer en fin en soi, et c’est là qu’on perd de vue l’Utopie. Il m’arrive toujours moins souvent de parler avec des compagnons des rêves plus grands, non pas entendus comme des rêves éveillés à mettre de côté une fois qu’on a fini de rêver, mais comme une sublime aspiration vers laquelle tendre, comme quelque chose à poursuivre pour tenter de les réaliser. L’Utopie ne représente pas pour moi une île qui n’existe pas dans ce monde, mais quelque chose qui envoie le sang au coeur et au cerveau, une idée qui n’offre pas de trêve ; c’est la tension qui me pousse à agir et la conscience qui permet de dépasser la peur. L’Utopie est une des raisons pour lesquelles je suis anarchiste, parce que elle seule m’offre la possibilité de lutter non pas uniquement pour un monde nouveau, mais pour quelque chose qui n’a jamais été réalisé. Voilà mon Utopie : la tentative de concrétiser ce quelque chose jamais accompli, l’aspiration à vivre dans un monde qui ne soit pas celui d’aujourd’hui et pas non plus celui d’il y a quelques milliers d’années. Quelque chose qu’il n’est possible de tenter qu’à travers un moment de rupture insurrectionnelle, un moment qui signifierait uniquement l’ouverture d’une possibilité, qui puisse me faire approcher d’un gouffre profond et d’éprouver le vertige, laissant ouverte la possibilité qu’au fond il y ait quelque chose de terriblement fascinant ou d’absolument terrible. Un saut dans l’inconnu, en somme, sans savoir par avance comment devra être la société que je désire, mais en partant de tout ce que je ne désire pas. Penser l’impensable, donc, comme condition préliminaire pour tenter l’impossible.

 

« Celui qui contemple la fin dès le début, celui qui a besoin de la certitude de l’atteindre avant de commencer, n’y arrivera jamais »

A. Libertad

Voyager

Wednesday, December 19th, 2012

Celui qui ne quitte qu’à contrecœur son propre nid, et qui n’a connu le milieu autour que par nécessité, sera difficile à convaincre par la voie des mots du charme de partir en voyage. Ce que d’autres subiraient comme un train-train, lui l’a transformé en vertu, un plaisir pour  sa quiétude, un sol stable où il peut solidement s’enraciner.

Chez d’autres, de temps en temps ça chatouille, ils ressentent l’attirance d’autres lieux et se mettent en route. Ils vivent le voyage en lui même plutôt péniblement et préfèrent l’avoir derrière eux le plus rapidement possible, mais ils font avec, sachant que c’est la seule manière d’atteindre l’autre destination, qui était déjà fixée avant de passer le seuil.

Mais il y a aussi les voyageurs éternels. Ceux qui chérissent le fait même de voyager, le mouvement, le déplacement, le changement d’environnement et de soi, le sang circulant dans leurs membres, qui réveille tout. Cette soif les a amenés à bien des destinations colorées, même si celles-ci n’ont jamais pu les convaincre d’abandonner définitivement le voyage. Au contraire, elles les incitent à gagner le large plus souvent et plus intensément, vers des nouveaux endroits qui leur coupent encore plus le souffle, certains dont ils ne sont même pas sûrs qu’ils existent, mais qu’ils s’acharnent à atteindre un jour.

 

Quand des individus s’insurgent , ils partent incontestablement en voyage. Ils quittent, ne fut-ce que pour un instant, ce qui leur est archiconnu et se placent sur des chemins qui sont moins empruntés, qui semblent plus obscurs que les chemins de lumière, de directions et de transports en commun  tout tracés par le pouvoir. En tant qu’anarchiste, je peux faire plus qu’admirer ce genre d’errances, je peux les partager. Parce qu’au fil des années je suis devenu convaincu qu’en s’insurgeant, on peut découvrir de la liberté. Lors de mes propres errances, j’ai eu le plaisir de rencontrer d’autres compagnons de voyage en train de tâter des chemins semblables, et qui pouvaient reconnaître et renforcer  chez les uns et les autres la pulsion, partant d’une idée de liberté, d’assaillir la réalité.     

 

 « La liberté »

Je ne crois pas que la liberté a une fin. Par là, ce que je veux dire ce n’est pas tant que son idée devrait englober une illimitation, mais plutôt que personne ne peut jamais arriver à un point où tout a été dit sur « la liberté », à un point où elle a été atteinte. Ceci ne veut surtout pas dire que je veux oublier cette pensée ou la déterrer sporadiquement histoire de philosopher un peu. Comme on peut l’entendre de temps en temps. De toute façon, tout le monde comprendrait autre chose par « liberté », et, après  en avoir décliné toutes les nuances possibles, son érosion serait complète et on aurait plus qu’à la jeter sur l’énorme tas de mots sans signification de ce monde. Non, mais dis donc ! Le libre, le non-enchainé, l’autonome, le non-gouverné,… Dans une société qui fait tout afin d’exiler toutes ces beautés dans le passé, ça réclame une bonne dose d’un profond pessimisme  pour prétendre que celles-ci ne peuvent pas être des choses très concrètes . Non, alors je préfère chérir le mot et essayer de le refaire déborder de sens à travers ce que je veux et fais. En sachant que la liberté n’est pas une conception enchaînée, et ne peut jamais l’être ou le devenir. Ce n’est pas une image ou un programme qu’on peut esquisser jusque dans les moindres détails  pour que des personnes avancent à tes côtés, ou au moins abandonnent leur position. Je pense que la liberté peut être d’une profondeur infinie. Qu’elle demande dans chaque situation à être conquise, pour ensuite se rendre compte qu’il y a plus encore. Que même dans le meilleur des mondes, elle ne pourrait jamais atteindre un point final, elle continuera toujours à nous défier de l’approfondir et de l’introduire toujours plus largement dans nos vies.

 

 Tout commence maintenant

Mais cet approfondissement, la condition de tout approfondissement ultérieure, commence maintenant. Dans la société dans laquelle nous vivons , on   préférerait  qu’il n’y ait pas d’approfondissement, nulle part. Qu’avec le temps, jusqu’à son idée nous paraisse tellement étrange, tellement inimaginable, qu’elle tombe dans l’oubli général ou ne soit plus qu’un concept absurde.

Mais lors des moments grands et petits où moi seul, ou à plusieurs, je m’insurge, je découvre ma liberté. En me levant et en regardant en face ceux qui veulent qu’on reste toujours assis – sachant que l’affrontement pourrait devenir dur. Pas seulement en sentant que ce déplacement était nécessaire pour atteindre une autre position, mais en chérissant aussi le mouvement même et en puisant la plus grande satisfaction de ce moment. Non seulement en voulant arriver à destination, mais aussi en voulant voyager. Car aucune position ne sera jamais parfaite. Aucune liberté ne sera pour toujours. Et si je ne peux pas envisager son défi, sa tension avec une combativité qui me  fasse du bien, quel sens y aurait-il alors à vouloir persister ? Pourquoi attaquer la réalité et encourager tout le monde à le faire, si nous ne pouvons pas découvrir, dans la réalité que nous vivons en le faisant, une réalité de luttes sur mille-et-un modes, la liberté et la joie qui nous poussent à nous insurger à l’origine?

A bas la/le politique

Je suis toujours étonné de constater à quel point ce sont justement ceux qui éprouvent de la répugnance à l’égard des politiciens,  qui mettent dans leur bouche le mot « politique » en parlant de leurs propres activités. Cet existant et ses politiciens nous invitent sans cesse à laisser nos vies s’imprégner de médiation, de représentation et de délégation. Non seulement en confiant bien de choses à une autorité en la matière, introduisant une séparation minutieuse au sein de nos propres activités. Ce qu’en fin de compte, les puissants font aussi. Un ministre est ministre quand il est dans son cabinet, mais si le dimanche, en promenade avec sa petite famille dans le parc, quelqu’un lui adresse des insultes parce que le reste de la semaine, il est dans son cabinet, c’est considéré comme quelque chose de scandaleux. A cet instant, en fin de compte, il est père, et non pas ministre. Et même si tu allais le voir dans son cabinet afin de le confronter avec ses décisions, il dirait qu’il est tenu à d’autres décisions que lui-même n’a pas pris, sur lesquelles il n’a pas d’emprise et n’en est donc pas responsable. La responsabilité est tellement déléguée que tout le monde en est pris de vertige et peut constater en fin de compte que personne n’est responsable. Évidemment, je crache sur cette hypocrisie qui fait tourner ce monde. Mais cette hypocrisie est rendu possible par la séparation poussée entre qui tu es, ce que tu penses et ce que tu fais. La délimitation précise des différents moments d’une vie, pour que le lien ne soit pas remis davantage en question et qu’il devienne difficile de voir les choses dans leur ensemble. Mais si je veux refuser résolument ma propre catégorisation, ne s’agit-il alors pas de considérer « ma lutte » comme indivisible ? Pas comme une quête qui cherche à faire rentrer « le politique »  le plus possible dans ma vie, mais par laquelle j’entre avec toute ma vie, avec tous mes bagages, dans la subversion.

Ceci pourrait aussi fissurer l’image figée qui bloque parfois ma vue quand j’envisage les possibilités si, poussé en avant par mes idées, je veux développer une certaine activité. Les schémas typiques dont je peux me passer parce que je n’en éprouve pas de joie, ou que je peux répéter à l’infini avec beaucoup de joie jusqu’à en avoir la nausée. Si j’en ai ras-le-bol de cette pauvreté et si je veux placer beaucoup plus de moi-même dans un ensemble de révolte, la quantité de possibilité ne peut que foisonner. Car alors se pose le défi de rentrer dans un corps-à-corps, à partir de l’endroit et de la situation où je vis et avec les moyens qui ont ma préférence,  avec mon environnement – de donner une existence à ma rébellion, une forme à mon désir de liberté. Certains diront qu’ils l’ont toujours dit, que justement, tout est « politique ». Alors je pense que je préfère que tout soit nous-mêmes, et qu’on devrait chasser le politique, quelque soit sa forme, de nos têtes.

 

La liberté, un choix ; la révolution, une possibilité

Je me suis surpris à avoir trop souvent pris un désir de liberté comme une sorte d’évidence. Comme si tout le monde, et les plus exploités par excellence, voulait profondément une liberté infinie, mais s’affrontait à tellement d’obstacles que ce cri intérieur ne rencontrait que rarement le grand air. Cependant, je pense que non seulement du côté des oppresseurs, mais aussi parmi les opprimés, il y a de nombreuses personnes qui ont trouvé dans leur position un refuge. Que même parmi ceux qui endurent le plus ce monde, et dont la position peut être qualifiée peut-être moins comme entièrement volontaire au contraire de celle des puissants, une partie considérable se réfugie dans la soumission et la reddition. C’est une inclinaison qui ne se laissera selon toute probabilité pas balayer en même temps que les obstacles plus extérieurs qui les retiennent aujourd’hui de (vouloir) être libres. Voilà pourquoi je pense que des projets et des initiatives qui veulent insuffler la vie à la pensée de révolte et de liberté, ne pourront trouver des complices que parmi ceux qui s’approprient une sensibilité sur cette question. Que ce ne sera ni la force de conviction, ni la capacité de pointer du doigt des situations oppressantes et de les décrire amplement, qui seront capable d’attirer des individus hors de leur cocon. Mais qu’il dépend d’un certain choix qu’ils font. Un choix qui porte au moins la volonté de ne plus accepter leur existence actuelle et de la balayer pour quelque chose d’autre. Évidemment, par là on n’a pas tout dit. Évidemment, tant de murs ont été érigés qui empêchent les individus  d’entrer en contact avec cette pensée, ou qui rendent  pratiquement impossible l’expression de cette pensée. Évidemment, une évolution, un processus de toujours plus de conscientisation, ne sera jamais capable de faire sauter ces murs et de remettre devant chacun les choix sur la table. Cela, selon moi, seule une révolution le peut. Une rupture violente avec tout l’ordre établi, pour que vraiment tout soit bouleversé, et que soient créées les conditions qui permettent aux individus de faire leurs propres choix, libres des vieux chantages et entraves. Je me rends parfaitement compte que pour toutes les belles choses que ça pourrait nous offrir, ça pourrait faire surgir à la surface autant de choses moches. Et l’avenir ne se laisse pas prédire avec certitude.  Mais ces risques pâlissent à la lueur de la possibilité. Une possibilité qui contient tant d’autres possibilités.

Ceci ne veut pas du tout dire qu’il faudrait attendre demain pour dire ce que nous pensons et faire ce que nous disons. Mais si, à travers de ce que nous faisons aujourd’hui, on peut embrasser cette possibilité, la rendre  palpable et reconnaissable… Qui sait ce qui nous attend ? Qui sait  jusqu’où nos voyages peuvent nous éloigner de cet existant? Qui sait combien de chemins nous pourrons encore croiser et jusqu’à quelles profondeurs nous pourrons explorer la liberté…

 

 « Dans un temps qui est toujours le même, les maîtres de la survie veulent imposer à tout et  tous  leurs normes. L’infinité de nos exigences est la seule nécessité dans un changement qui est bien plus que nécessaire… il est possible. »

 

Nouveaux défis dans un monde pourri

Wednesday, December 19th, 2012

Ces derniers mois, les nouvelles de mauvais augure sur la crise économique, les mesures d’austérité, les désastres boursiers et autres joyeusetés se sont succédées sans cesse. Ce fut une véritable avalanche, une réaction en chaîne ayant entrainé tant les marchés financiers que les dettes publiques et ayant amené la possibilité d’une récession économique. Certains diront que tout a commencé avec la chute du marché d’hypothèques aux Etats-Unis en 2008, d’autres pointeront du doigt les derniers spasmes du modèle de l’Etat social et de son « inadaptation » relative à l’économie moderne, flexible et hautement chaotique. D’autres encore parleront de ces fameuses « contradictions du capitalisme » qui le poussent de crise en crise, toujours plus fort d’une fois à l’autre.

Il n’y pas de doute : on a peu à peu tourné la page de nombre de chapitres de l’histoire, et nous nous retrouvons face à une nouvelle phase, une nouvelle restructuration si on veut, de l’économie et de l’ordre politique. Le démantèlement progressif du modèle érigé dans les pays occidentaux après la Deuxième Guerre Mondiale et que l’on nommait « l’Etat providence », l’érosion de la lutte des classes, la suppression du modèle de la concentration industrielle lourde, l’extension de l’économie et l’approfondissement de l’exploitation de l’homme dans tous les aspects de sa vie, semblent toucher à leur fin. Aujourd’hui, nous nous réveillons dans un monde où la règle primordiale de l’économie n’est plus constituée par les lois du marché (qui ont d’ailleurs probablement été toujours illusoires), mais par le désordre, le pillage chaotique et intégral visant à réaliser un maximum de profits. Ceux qui espèrent encore qu’un possible sujet historique produit par ces nouvelles conditions pointera le nez pour prendre rendez-vous avec l’Histoire se trompent, ils se font des illusions. Des illusions nourries, peut-être, par une certaine nostalgie envers la lutte des classes ordonnée et convenable où deux blocs (le Travail et le Capital) semblaient s’exclure mutuellement ; ou, qui sait, par les dernières soubresauts des mouvements sociaux et syndicalistes qui arrivent encore, de temps à autres, à monter une masse dans la rue, masse qui disparaît alors aussi rapidement qu’elle était apparue, sans laisser des traces, sans avoir éclairci quoi que ce soit en termes de perspectives ou de méthodes de lutte.

L’économie capitaliste est en pleine transition. La fragilité et l’instabilité qu’elle laisse entrevoir ces derniers temps, ne devraient pas être analysées comme exceptionnelles, considérées comme des rechutes, des « crise », et encore moins comme des préludes à l’effondrement final. Elles esquissent par contre bien le modèle de l’avenir. Le capitalisme (et ne tombons pas dans le piège de considérer l’Etat comme une sorte d’« antipode ») n’avance plus vers l’impossible suppression de cette fragilité, mais plutôt vers une cohabitation avec celle-ci, et des tentatives partielles et éphémères de la gérer : « catastrophes naturelles », guerres de « courte durée », « situations d’urgence », mais aussi flexibilisation toujours plus vaste du marché de travail, esquive ou gestion du désastre comme modèle productif (pensons simplement aux complexes chimiques où le travail consiste uniquement à « contrôler » des processus instables avec des produits hautement toxiques, autrement dit, à éviter et prévenir que tout saute), exploitation de l’homme dans tous ses aspects (force de travail, émotions, être)… voilà la gueule de l’économie de l’avenir.

En ce sens, les actuels mouvements de mécontentement, dans la mesure où ils sont dirigés par des cadres syndicaux ou partent d’une logique syndicaliste (ce qui n’est pas exactement la même chose, mais pose sur la table,malgré tout, les mêmes questions), sont de fait des combats d’arrière-garde. Il n’est plus permis d’entretenir la moindre illusion à leur sujet, quant aux miettes qu’ils permettraient de repartager : le système démocratique de concertation sociale a montré ses limites, submergé par la nouvelle économie et les nouvelles formes de gestion politique et technologique du mécontentement. Bien évidemment, nombreux sont ceux qui hisseront encore les bannières d’une « vraie démocratie », d’une économie « à visage humaine », ou d’une « éthique des droits de l’homme »… seulement, il nous paraît que sur de tels terrains, il n’est pas/plus possible de songer à une percée subversive. En d’autres termes, nous ne pensons pas que ces luttes puissent être « radicalisées », qu’il soit pertinent de s’investir en tant que « radicaux ».

La question qui se posera dans les temps à venir, caractérisés et durcis par la dégradation programmée des conditions de survie de nombreuses personnes (les dites “mesures d’austérité”), est de trouver comment développer ou contribuer à une conflictualité sociale qui ne commence pas par une défense de l’existant, ni ne s’y enlise ; qui, face au désordre de l’économie, ne revendique pas l’ordre de l’Etat. En autres mots, comment passer à l’offensive sans, d’abord, être forcé de mener une lutte défensive, c’est à dire sans s’enfermer dans un certain nombre de choses qui, au premier abord, semblent peut-être constituer de possibles points de départs, mais qui ne portent souvent pas en eux la possibilité de dépasser la défense de l’existant ou des intérêts actuels de telle ou telle catégorie sociale (par exemple, une lutte basée sur des « collectifs de chômeurs », des « précaires » ou encore sur un lieu de travail en commun comme tel ou tel usine, entreprise, firme,…)

Aujourd’hui, il n’est plus rien à défendre de l’existant, des chaînes de différentes formes et couleurs qu’il essaie de nous fourguer – à moins d’être prêts à réduire nos idées à la taille de la nouvelle réalité économique, qui n’a comme objet que la survie brute. Aucune catégorie sociale n’est aujourd’hui moins « intégrée » qu’une autre. Le capital a, par exemple, déjà bien dépassé l’obstacle de la séparation entre le temps de travail et le « temps libre » : les deux sphères sont devenues productives et lucratives, les deux font intégralement partie de l’économie ; dans les deux sphères règnent les mêmes valeurs et la même morale. La possibilité de subvertir, d’éliminer le capitalisme, ne réside certainement plus (dans le sens où ça a peut-être été imaginable en d’autres temps) dans le renforcement des forces soi-disant « opposées » ou « contradictoires » à lui (ce qui, tout pris ensemble, est en effet la thèse principale du syndicalisme révolutionnaire), mais uniquement dans sa négation totale. Peu d’anarchistes et de révolutionnaires antiautoritaires renieraient une telle affirmation, mais beaucoup reculeront sans doute devant ses conséquences dans le contexte actuel. Car, évidemment, la négation totale, ici et maintenant, est « impossible », tout simplement parce qu’il n’y a plus aucun « en dehors » de la domination à conquérir ou à défendre. En même temps, ce problème induit que la destruction en soi, le refus de tous les rôles sociaux, le refus de défendre quoi que ce soit de notre actuelle position sociale, ne suffit pas et ne suffira jamais. C’est, certes, la prémisse nécessaire pour la subversion, mais ni plus ni moins.

Mais quoi alors ? Comment lutter aujourd’hui sans creuser notre propre tombe, que ce soit en resuscitant de vieux cadavres ou en se retrouvant coinçés entre le monde qui meurt aujourd’hui et celui qui doit venir demain ? Peut-être est-ce désormais le moment de repartir en exploration, de développer des façons de lutter qui ne peuvent pas être rattrapées par l’économie. En bannissant tout raisonnement économique, même dans les analyses que nous faisons de la survie des exploités et des pauvres de ce monde ; en choisissant, dans les tristes temps qui s’annoncent, de parler de ce qui ne va pas de soi : de la joie et du jeu, de la liberté et de la vie. Maintenant qu’il est devenu impossible de s’aventurer de manière offensive et combative sur les terrains qui ont été laminés par le capital, il devient primordial de tenter de briser par la force cet encerclement afin d’avancer vers les terrains de l’absurde et de la beauté.

A la lisière des mots – Pamphlet contre la démocratie

Wednesday, December 19th, 2012

Que faire avec ce monde ? Quels chemins emprunter face à cette société démocratique ? Tout individu qui se sent en profond désaccord avec l’existant et s’y affronte en cherchant une vie loin de la misère quotidienne, devra probablement un jour se poser ces questions. Le constat que nous vivons une époque pauvres en analyses, que nos pensées s’enlisent dans un marécage de mots, s’impose alors rapidement. Des mots qui ne nous appartiennent plus, mais qui doivent être redéfinis à chaque fois : dans les communiqués de presse des instances gouvernementales, lors des conférences de spécialistes, dans les articles engagés de journalistes, dans les coups de pub des entreprises, lors des campagnes électorales de politiciens. Des mots qui sont tellement et partout utilisés que nous ne savons à peine plus ce qu’ils signifient. La guerre, c’est la paix ; le travail, c’est la vie ; avoir de l’argent, c’est avoir des possibilités de choix ; la catastrophe nucléaire, c’est l’avenir radieux ; le contrôle, c’est la liberté… Il s’agit de ne pas se retrouver enlisé dans ce raz-de-marée de mots. Nous devons nous réapproprier le sens des mots afin que de pouvoir partager nos idées et nos actes avec d’autres individus enragés, avec d’autres indésirables. Des idées et des actes en conflit avec ce monde. Des idées et des actes qui parlent en fait d’eux-mêmes, mais donnent très souvent lieu à de la confusion. La multiplication des mots sans signification, l’expropriation des pensées, voilà une des principales tâches de la démocratie. Au marché capitaliste des produits, la démocratie ajoute celui des mots. Attaquer tout ce qui cherche à limiter ou à détruire notre désir de liberté signifie, en plus du conflit avec les rouages du capitalisme, un affrontement avec ceux de la démocratie.

 

Que faire avec ce monde ? Quels chemins emprunter face à cette société démocratique ? Pour la démocratie, pour le suffrage universel, certains sont morts sur les barricades, d’autres ont combattu tout au long de leur vie. Pour pouvoir déposer leur vote dans les urnes, ils ont entrepris de lutter. Etait-ce uniquement pour cela ? Ou était-ce pour avoir la possibilité de prendre en main leur vie, pour couper l’herbe sous le pied des puissants, pour diriger leur rage contre leur oppression et leur exploitation ? Et dans ce cas, le suffrage universel était-il non pas une victoire, mais une étape intermédiaire ou encore une concession faite afin de calmer les esprits ? C’était peut-être le premier pas, à moins que ce fut le dernier. Contrairement à ce que prétendent les historiens officiels, l’histoire n’a pas de narrateurs « objectifs », tout comme elle n’a pas d’acteurs « objectifs ». Ce que nous pouvons expérimenter nous-mêmes chaque jour, c’est que la démocratie est un cancer qui refoule le désir de liberté, de vie. Pour reprendre nos vies en main, il faut aussi que la démocratie soit criblée de nos flèches. On peut alors comprendre que par le passé, la démocratie a dompté les insurrections avec des solutions médiées, bien éloignées de la volonté de vie. Car aujourd’hui, sa fonction n’a guère changé. Tout cri de révolte est étouffé dans un bavardage démocratique. En fait, ce marché de mots est surtout un marché de mots facultatifs, sans engagement quelconque, où l’on préfère déléguer son action aux spécialistes de la politique, de la bureaucratie, ou de la charité… Si tu veux vivre le conflit avec l’existant à fond, cette société démocratique se trouve juste au coin de la rue.

La démocratie, c’est le règne de la moyenne. Elle s’est emparée des statistiques comme mécanisme de gestion. Les pensées sont jetées sur un grand tas et soumises à toutes sortes de formules jusqu’à ce qu’on puisse y appliquer des moyennes, des médianes, des fréquences par catégorie préconstruite et autres significations sans contenu. Invariablement, le résultat de cet oracle quantitatif, c’est la morale bourgeoise-citoyenne. C’est la moyenne et vu que la problématique part de là, les réponses ne la dépasseront jamais. On peut refaire les calculs des centaines de fois, le résultat restera toujours le même.

La démocratie est intrinsèquement raciste et sexiste. Elle sépare sur la base de ce que les prédicateurs de la morale désignent comme naturel ou de ce que les sociologues conceptualisent comme groupes sociaux. Dans les deux cas, les séparations semblent toujours aussi indépassables. De là, le besoin de représentants. Pas de contact direct, pas de conflit direct, mais la médiation à travers laquelle se font des compromis afin de partager convenablement le pouvoir, ou à travers laquelle la situation est polarisée afin que l’un puisse dominer l’autre. Dans cet ordre social xénophobe, de nombreux mouvements de libération sont tombés dans le piège démocratique. Ils ont repris les normes bourgeoises-citoyennes et se sont détachés des autres exclus.

La démocratie érige la moyenne en norme. Mieux, elle impose la moyenne à tout le monde. Chaque conflit est liquidé à l’aide d’additions. Les spécialistes (politiciens, sociologues, journalistes) réussissent miraculeusement à résumer toute idée en deux phrases. Et le peuple peut ensuite décider en levant la main. Ces faiseurs d’opinion ont parcouru le chemin le plus long et le plus fructueux à travers les institutions démocratiques et les établissements scolaire, ils sont donc les mieux placés pour reproduire à l’infini les cadres de la pensée dominante. Ce sont les meilleurs chiens de garde de la démocratie, ils en seront les derniers défenseurs. A l’indifférence du jeu politique, ils réagissent indignés. Aux attaques contre l’oppression, ils réagissent par le silence ou en produisant une avalanche de déclarations creuses – ce qui revient au même (sauf que dans le deuxième cas, la confusion peut aussi se répandre parmi les assaillants). Leur réaction est souvent sincère, ils n’arrivent effectivement pas à comprendre ce que signifie ou peut signifier une lutte pour la liberté. Ils sont formés pour gérer ce monde, pas pour le détruire.

Le plus beau au sein de la dictature de la démocratie, c’est que les minorités jouent le jeu sans broncher. Tous se dirigent sagement vers les urnes, choisissent le moins pire et constatent ensuite que la politique a peu à voir avec leur vie. Tout se passe comme si au moment de jeter les dés, tu vidais tes poches et quittais la salle par la porte de derrière. Tu connais les règles du jeu à l’avance, donc pas de mais, mais il se révèle que tu as de nouveau perdu. Vote et ferme ta gueule, c’est ça la démocratie ! La seule possibilité pour une minorité de changer quelque chose, c’est d’adhérer à la majorité et de ne rien changer. Voilà le sort des petits partis d’extrême-gauche. Les révolutionnaires autoproclamés, ceux qui rentrent dans le cadre de la démocratie, sont condamnés à porter le fardeau de rester minoritaires. La seule issue qu’il leur reste, c’est de devenir populistes et réalistes, de singer la majorité, de transformer la révolution en campagne électorale. La minorité, c’est le petit camarade de la majorité qui peut bien être moqué de temps en temps, qui doit faire les sales besognes, mais qui dans la même mesure, peut donner quelques bons conseils voire formuler quelques critiques. Et un jour !… s’il est devenu assez grand, lui aussi pourra monter sur le trône. Ce n’est que quand la minorité ne se reconnaît plus comme minorité et la majorité plus comme majorité, que le jeu démocratique est mis en difficulté. Alors, il est temps d’édicter de nouvelles règles du jeu. Alors, on se met à intégrer en abondance et on voit surgir à gauche et à droite des figures d’alibi. Alors, il faut espérer qu’il n’y ait pas trop d’individus qui se jettent par-dessus bord en préférant le large plutôt que la claustrophobie du groupe social.

Que faire avec ce monde ? Quels chemins emprunter face à cette société démocratique ? Certains essayent de formuler des réponses en montant à la tribune de l’opinion publique. Ils font un usage servile des médias pour s’adresser aux gens. Mais au final, ils ne font que s’empêtrer dans un exercice de mots.

La question du rapport aux médias, et par conséquent à la masse/opinion publique, revient régulièrement. Hormis le fait que nous n’avons que peu de contrôle sur la façon dont les journalistes font passer le message et que ne voulons pas êtres des spindoctors ou des managers en communication, on devrait se poser la question de ce qu’on gagne dans le spectacle médiatique. Avec qui voulons-nous parler et de quelle manière ? Si nous communiquons par le biais des médias, on s’adresse à la masse passive qui regarde, lit et écoute. Il n’y a donc pas directement une accroche, une pensée, une pratique, un intérêt que l’on partagerait. Le discours se déroule sous forme de généralités, adressées aux gens possiblement intéressés (les « opprimés », la « gauche »,…). Il faut en même temps faire concurrence aux autres « opinions » qui s’adressent pareillement à la masse. Bref, on descend alors dans l’arène de l’opinion publique, où l’on se bat pour la sympathie de l’Autre. Mais qu’est-ce que l’opinion publique ? C’est une opinion débarrassée de toute contradiction, de toute irrationalité, de toute individualité… (ou du moins les cache-t-elle). Des opinions sont des thèses simples qui n’exigent que d’être pour ou contre. Ce sont des généralités, des clichés où il n’y a pas de place pour de véritables nuances, ni pour l’unicité de chaque individu avec ses propres idées, et pas non plus pour la solidarité, la combativité et l’autonomie, qui sont des choses uniquement compréhensibles quand on les expérimente soi-même. Des idées creuses, des opinions, doivent faire en sorte que la communication entre les êtres singuliers et la multitude se passe de manière univoque. Sondages, élections, débats publics… – pour la « masse », cela revient toujours à cocher la case qui convient, celle avec laquelle on est d’accord. Une opinion à soi ne consiste alors qu’en une liste d’affirmations qu’on partage ou non. De plus, avoir une opinion ne présume en rien agir selon elle. L’opinion publique sépare les mots des actes. Elle est le summum absolu de la liberté d’expression. On peut gueuler tout ce que l’on veut, à condition de n’y attacher aucune conséquence réelle. Par exemple, des manifestations autorisées où l’on peut entendre les slogans les plus radicaux contre les puissants, où l’on réduit l’action directe à du folklore ludique, où la police, en accord avec les organisateurs, est présente au cas où la moindre pierre volerait en direction des vitrines du capital. Ou mieux encore, on y préfère l’autocensure, c’est-à-dire avec ses propres vigiles pour veiller au grain.

L’opinion publique marche fondamentalement main dans la main avec la démocratie. C’est parce que les idées que les individus développent dans leur vie quotidienne sont réduites en « opinions », que la démocratie réussit tout de même à gérer et contrôler un très grand nombre d’entre eux, bien que leurs expériences et leurs sentiments soient très contradictoires. La fiction des gens ou de l’opinion publique est la nouvelle version démocratique du peuple ou de la nation, indissociablement liée à l’Etat. Et de façon aussi peu vraisemblable que l’existence d’un peuple, l’opinion publique est l’espace neutre où les idées de tous les individus sont (potentiellement) présentes. La vocation de l’opinion publique est de reproduire les cadres de la pensée dominante. Une lutte pour la liberté, une lutte pour prendre en main sa vie, est étrangère au domaine de l’opinion publique. Une telle lutte se déroule loin de ce spectacle.

Que faire avec ce monde ? Quels chemins emprunter face à cette société démocratique ? Pourquoi est-ce devenu aussi difficile ? Tout est déjà présent dans ce monde afin d’utiliser en abondance nos possibilités, afin que notre individualité s’épanouisse. On le nomme travail. Le travail est le paradis sur terre. C’est du moins ce qu’on voudrait nous faire croire. Mais il suffit, avec les poumons de quelqu’un qui a toujours respiré l’air des forêts, de s’arrêter près des tours en verre de n’importe quelle grande ville pour que sa cage thoracique se comprime. Ces containers sont remplis de bureaux et habités par des gens qui font la navette et entreprennent chaque jour des trajets infernaux afin de pouvoir passer quelques heures dans leur bulle d’air de lotissement (et s’ils ont de la chance, il ne fait pas encore nuit). Ils font crépiter les ordinateurs, ou nettoient toute la poussière humaine que produit une telle activité, ou sont postés à l’entrée pour interdire l’accès aux sans-badges ou… Ils se précipitent ensuite à la maison comme si quelques minutes de gagnées empêchaient que leurs familles et leurs amis leur deviennent étrangers. Voilà la réalité du travail. Des tâches répétitives, l’ennui, le stress, des conversations qui ne peuvent que reproduire des clichés car personne n’a ni l’énergie ni le temps de faire ou d’être plus.

Partout c’est pareil, dans les usines, les dépôts, les tours de bureaux, les magasins… Qui croit encore au travail de ses rêves dans lequel on pourrait donner libre cours à sa créativité, coucher sur le papiers ses propres pensées, ou développer sa vie sociale ? C’est vrai, il y a la nouvelle élite du travail, eux ont le privilège de mettre en œuvre leur créativité, leur capacité analytique, leur maîtrise des langues. Ils ont le privilège de vendre toutes les caractéristiques qui appartiennent à leur individualité. Tout ce qui fait d’eux ce qu’ils sont, ils peuvent le mettre au service du capital et de l’Etat. Et ce sont aussi eux qui décident jusqu’où s’étendent leurs possibilités, où se situent leur limite, à quel but ils serviront. Grâce à leur créativité, ils peuvent vendre encore plus de produits nuisibles. Grâce à leur capacité analytique, ils peuvent développer des théories qui seront transformées en mesures politiques encore plus oppressantes. Grâce à leur maîtrise des langues, ils peuvent construire encore plus de réseaux entre personnes qui ignorent toute base d’idées et pratiques partagées, qui orientent la possibilité d’amitiés en la mettant au service de l’argent et du pouvoir.

On peut heureusement toujours aller tous ensemble le samedi au centre commercial (couvert ou non, en périphérie ou en centre-ville) pour faire nos propres choix personnels, sinon on pourrait commencer à croire que ce monde s’oppose à l’individualité. Produire et consommer, le cercle de la vie est fermé. On peut même choisir d’acheter des produits à un prix juste, avec donc un peu moins d’exploitation. A condition de se faire exploiter plus, car le commerce équitable, ça se paie évidemment. Des produits biologiques (ou macrobiotiques ou que sais-je encore…), durables, artisanaux, issus du commerce équitable… tout pour nous offrir une alternative. Une alternative capitaliste bien sûr, car échapper aux rapports oppressants n’est pas possible. C’est peut-être la raison principale pour laquelle cette alternative est tout, sauf libératrice. C’est au contraire l’avant-garde capitaliste qui pénètre dans des territoires sauvages et recrute de nouveaux corps et esprits. Là où il y avait encore une certaine réticence face au jeu capitaliste, le capital a réussi à les faire monter sur le train du progrès avec une pirouette (ou, d’un autre point de vue analytique, par l’intermédiaire du spectacle).

Il en va de même pour les formes autogérées de la production qui remettent au labeur les rétifs. Une usine autogérée doit aussi vendre suffisamment pour pouvoir payer ses ouvriers. Et quand le marché offre moins d’argent en échange de ses produits, l’usine autogérée (ateliers, bureaux,…) doit économiser sur d’autres secteurs. Sans même encore se poser la question de quoi produire et pour qui. L’autogestion de la production à l’intérieur de la société actuelle ne fournit donc pas plus de liberté, elle transforme au contraire les individus concernés en gestionnaires de leur propre misère. La contradiction entre les intérêts des patrons et ceux des travailleurs se dissout partout (par l’alignement de la société avec le marché), et ainsi cette tendance atteint son apogée.

 

 

Que faire avec ce monde ? Quels chemins emprunter face à cette société démocratique ? Si on veut recueillir beaucoup d’adhésions, il faut exiger plus de démocratie, ou la vraie démocratie, ou mieux encore, la démocratie de base. On voit partout les têtes opiner. A cette nuance près, que tout cela ne va pas de soi.

« Les gens sont inconscients », soulève l’activiste.

Ou peut-être le problème est-il est encore plus fondamental. « Ce n’est pas tout le monde qui veut sans cesse se préoccuper de la politique » pérore le philosophe.

D’expérience, le soldat du parti sait : « Il faut une grande organisation. »

« On doit d’abord répandre les valeurs de la société civile, créer le bon citoyen, » scande la partie progressiste de la société.

Rien n’est moins vrai. La démocratie de base est partout et elle rend le mécanisme de gestion plus efficace que jamais. Tout le monde peut en témoigner en allant voir une des nombreuses réunions de quartier qu’organisent les mairies quand elles s’apprêtent à démolir pour « revaloriser le quartier ». Les habitants sont alors en première ligne pour s’assurer que leur place de parking ne disparaîtra pas, qu’ils pourront toujours aussi facilement arriver en voiture jusqu’au pas de leur porte, que leur liberté (ou veulent-ils dire leur isolement ?) soit préservée. Tout le monde peut entrer en conflit avec cette démocratie de base quand un nouveau comité de quartier est créé pour lutter contre quelques jeunes qui se sont appropriés une partie de la rue et l’ont transformée en espace de rencontre à eux. Ou quand des citoyens s’organisent contre un skate-parc ou un terrain de jeu qui produit tout de même beaucoup de « nuisances ». La démocratie de base est bien vivante et forme la meilleure défense pour préserver son petit monde contre toute influence étrangère. Bref, le bon citoyen est partout et c’est le meilleur ami du flic.

Disant cela, nous n’avons pas l’intention de plaider pour la formation de groupes autoritaires. Mais soyons clairs, un mode d’organisation de cette société sous la forme d’une démocratie de base, n’est que la démocratisation du contrôle. Voilà pourquoi il est absurde de proposer dans une perspective émancipatrice, la démocratie de base comme modèle de société et d’en faire le but de la lutte.

C’est aussi une remarque à propos de tous ces événements dont l’organisation est conçue à partir de l’idée de démocratie de base. Après coup, on peut se vanter que toutes les besognes pratiques et questions accessoires ont été résolues par des décisions collectives de dizaines ou de centaines de personnes. Mais les buts précis de l’événement au-delà de l’organisation, pour ne pas parler des possibilités d’une perspective de lutte, sont à peine discutés de façon critique, s’ils sont déjà présents.

 

Que faire avec ce monde ? Quels chemins emprunter face à cette société démocratique ? « On doit la protéger contre les hordes fascistes ! La lueur de liberté que nous avons obtenue est menacée, donc il faut s’unir aux autres démocrates et progressistes, contre les fascistes ! » A chaque fois quand des tendances fascistes émergent, s’ensuit l’appel au front unitaire. Un front des bons, sinon des moins pires. Tout d’un coup, toutes les forces « démocratiques » devraient s’unir contre le monstre fasciste. Comme si la démocratie et le fascisme étaient des opposés, comme si la démocratie était la vie et le fascisme la mort. Non, le fascisme n’est pas un monstre extraterrestre auquel tous les êtres humains doivent s’opposer. Au contraire, c’est un produit de cette société. Le fascisme a certaines fonctions à l’intérieur de la société autoritaire, tout comme la démocratie. Dans le cas le plus extrême, quand l’ordre existant est fondamentalement menacé, tout pouvoir peut devenir fasciste. A d’autres moments, les groupes fascistes (marginaux) sont le paratonnerre par excellence du pouvoir démocratique. Pendant que tout le monde se focalise sur les méchants grands loups fascistes, les politiciens de tous les partis démocratiques passent toute sorte de lois dégueulasses et répressives. Mais qui oserait les attaquer, car le « vrai » ennemi est bien ailleurs, non ? La stratégie du front unitaire crée la fausse idée que les tendances fascistes se limitent à quelques groupes, partis et personnages charismatiques. Elle crée la fausse idée que toute personne qui s’oppose à ces groupes défendrait la liberté. En se focalisant uniquement sur certains groupements, on passe outre le fait que dans la société entière, on voit des tendances fascistes. Le fascisme ne se manifeste pas uniquement comme idéologie politique dans la tradition d’Hitler, Mussolini ou Franco. On peut s’y heurter dans les rapports sociaux autour de nous, comme tendance générale visant à soumettre la vie entière au pouvoir. Le fascisme comme totalitarisme autoritaire, comme pénétration de l’autorité dans toutes les fibres de la vie. Cette tendance est présente dans la famille, l’école, l’entreprise, l’église, la mosquée. Les groupes marginaux qui de temps en temps, sont dirigés par des leaders charismatiques, ne peuvent acquérir du pouvoir et réaliser leur programme que parce que les oripeaux du fascisme sont déjà présents. Peut-être pas aussi explicitement, mais juste en-dessous de la surface, en se limitant à leur propre environnement cloisonné. Pourtant, cela reste une réalité oppressante, une réalité qui enlève aux individus jour après jour la possibilité de faire leurs propres choix. Et c’est une réalité qui rend possible le fascisme comme projet de société.

Personne ne se fait d’illusions sur les geôles fascistes, elles sont certes plus brutales que leurs versions démocratiques. Mais soyons honnêtes : est-ce que c’est ça qu’on veut, choisir entre les deux ? Est-ce que nous voulons lutter pour protéger le vieux pouvoir contre le nouveau ? En fin de compte, ce ne sont que deux mécanismes différents de gestion, qui n’ont rien à voir avec la liberté. Dans les geôles démocratiques on respire peut-être un peu plus facilement, mais l’air qui nous rappelle la liberté, y est fortement vicié.

 

Jetons par-dessus bord toutes ces questions qui nous poursuivent depuis belle lurette. Un premier pas vers un affrontement réel qui dévoile des possibilités de libération, c’est de rompre avec les cadres de la pensée dominante. Refuser le vocabulaire démocratique ne signifie certainement pas s’isoler. De nombreuses personnes vivent ce monde comme quelque chose de misérable et cherchent à s’y opposer de différentes manières. Il s’agit de créer les possibilités pour pouvoir partager ces actes de combat, ou les faire dialoguer. A partir de là, nous pouvons développer l’échange d’idées et l’expérimentation de nouveaux rapports. Des rapports basés sur la réciprocité, orientés vers une vaste lutte ayant comme but la destruction de ce monde. Refusons le dogme quantitatif, qui n’est utile qu’à la démocratie et concentrons-nous sur le qualitatif, c’est-à-dire, les idées que portent des individus et les actes qu’ils posent dans des situations concrètes. Laissons le spectacle des médias et de la politique aux acteurs professionnels. C’est dans la rue que nous devons conquérir l’espace et le temps pour expérimenter des rapports entre nous et des formes de lutte que nous opposons à nos ennemis. Pour que la lutte sociale ne soit pas que de la rhétorique, mais une réalité qui devienne une menace pour la démocratie et ses esclaves volontaires. Parce que nous voulons donner une place à la lutte pour la liberté au sein de nos propres vies. Avec détermination. Pas d’une façon hautaine, pas dans une foi aveugle, mais à travers la nécessité (pas comme fatalité, mais comme désir et intention) de rompre ici maintenant avec la misère quotidienne, et à travers la possibilité d’entamer des rapports et de mener une vie partant du désir de liberté.

 

« Rien n’est fini. Tout commence maintenant »

Wednesday, December 19th, 2012

Tout le monde savait que ça ne pouvait pas durer plus longtemps. La « bombe à retardement » grecque, telle que la nommaient les boursiers de partout, exploserait tôt ou tard. Depuis plusieurs années le pays vit au bord du précipice, haletant et prenant son temps. En décembre 2008, l’assassinat d’Alexis n’a été que l’étincelle qui a fait éclater une révolte qui était déjà dans l’air, face à des conditions de vie qui devenaient insupportables. Les larmes promises il y a un an par le ministre de l’économie ont bien été versées, mais par une lente distillation, bien que douloureuse. En fait, pendant toute cette période, avec des hauts et des bas, les protestations ont continué à augmenter. Plus les mois passaient, plus le nœud coulant du Fonds Monétaire International et de l’Union Européenne se resserrait et plus il devenait évident que rien ne pouvait empêcher la population grecque de prendre la rue et protester. Que cette situation de siège, d’apnée, ne pouvait durer éternellement, tout le monde le savait. Tôt ou tard, un choix s’imposerait. Drastique et radical.

Hier, dimanche 12 février 2012, ce choix a été fait. Le parlement devait prendre dans la journée le décret approuvant les mesures d’austérité imposées par la soi-disant « Troïka » en échange d’un prêt de plusieurs milliards. Les termes de l’accord ne sont pas clairs, mais on sait qu’il prévoit des libéralisations, des coupes dans les dépenses sociales, des licenciements de masse dans le secteur public, une réduction vertigineuse des salaires et des retraites, déjà bien malmenés. En deux mots : fini la vaseline.

Mais hier, 12 février 2012, le gouvernement n’a pas été le seul a faire son choix. Dans l’après-midi, à peine terminé le déluge de pluie, les rues d’Athènes et d’autres villes grecques se sont remplies de femmes et d’hommes qui ne pouvaient rester enfermés à la maison à attendre que la télévision leur annonce la fin de tout espoir. Une foule immense, incalculable. Fatigués ? Bien sûr. Indignés ? Tout autant. Mais, plus que tout, furieux. Malgré de nombreuses arrestations préventives déclenchées dans la matinée, malgré la police ayant encerclé la faculté de Droit occupée afin d’empêcher -en vain- les occupants de participer à la manifestation, la place Syntagma, devant le Parlement grec, s’est rapidement remplie de personnes venues des quatre coins de la ville. Et quand au milieu de cette foule bigarrée sont apparus les manifestants encapuchonnés, armés de bâtons et de molotov, cette foule débordante a applaudi. Car, de l’aveu même des journalistes, l’hostilité face à tout représentant de l’Etat était palpable chez chaque personne présente. Et cette fois, alors que les affrontements commençaient, et que l’air s’emplissait de l’odeur âcre des gaz lacrymogènes, le service d’ordre d’un syndicat de gauche -qui il y a quelques mois s’était rangé servilement à la protection du Parlement- ne parvenait même plus à rejoindre la place.

Ainsi, alors qu’à l’intérieur du palais la classe politique se préparait à s’agenouiller aux pieds de l’économie, dehors les êtres humains se battaient pour la vie. Pour le faire, ils n’ont pas eu besoin d’attendre le résultat du vote final. Le feu grec, énigme insoluble et donc inextinguible, a brûlé tout ce qui se trouvait sur son chemin. Des dizaines et des dizaines d’immeubles -parmi lesquels des banques, des commerces, des grands magasins, des bibliothèques, des cinémas…- ont été livrés aux flammes. Parmi ceux-ci, la banque Marfin, celle-là même dans laquelle avaient péri trois employés durant la manifestation du 5 mai 2010. Rasée au sol. Le centre-ville est complètement noyé dans la fumée des incendies et des gaz lacrymogènes. Les rues sont noires de monde, des barricades sont érigées, des affrontements violents contre les forces de l’ordre se déroulent un peu partout.

Mais il ne s’agit pas là de l’habituelle chronique grecque que nous sommes habitués d’entendre (et d’admirer) depuis des années. Car quelque chose a changé hier. La décision définitive a été prise et… il est impossible de revenir en arrière. Les violentes charges de la police n’ont pas empêché les manifestants de revenir plusieurs fois sur la place Syntagma. Les cocktails molotov ont été accompagnés de nouveaux engins incendiaires, encore plus puissants. Les redoutées brigades de flics à moto ne font plus autant peur, après qu’une corde tendue au milieu de la rue ait livré en pâture aux manifestants une de leurs unités. La mairie d’Athènes a été occupée (et aussitôt expulsée). Quelques commissariats, comme à Acropolis et à Exarchia, ont été pris d’assaut (plusieurs flics sont restés blessés et leurs voitures sont parties en fumée). Le domicile privé de Costas Simitis (premier ministre de 1996 à 2004) a été attaqué. Et à Omonia, un quartier de la capitale, une armurerie a été pillée. Ce n’est plus une révolte…

Ce n’est donc pas un hasard si la faculté de Droit, occupée par des anarchistes et anti-autoritaires et considérée comme une place-forte de la révolte, a été hier encerclée et prise plusieurs fois d’assaut par les forces de l’ordre. Inutilement. Bien qu’il y ait eu des blessés parmi les occupants, l’occupation résiste et annonce : « Rien n’est fini. Tout commence maintenant ». En outre, si ceux qui avaient été désignés comme les provocateurs des désordres sont restés hier encerclés depuis le début de l’après-midi, qui alors s’est battu depuis 17h jusque tard dans la nuit, dans toutes les rues d’Athènes ?

Et vous pensez que la capitale est la seule à brûler ? A Thessalonique il y eu des affrontements avec les flics, tandis que les cloches d’une église sonnaient comme pour donner l’alarme générale. Des manifestations également à Patras, où des expropriations de supermarchés avaient eu lieu les jours auparavant, suivies de redistribution gratuite des produits. A Volos, les manifestants ont d’abord pris d’assaut le bureau des impôts, détruisant les documents qui se trouvaient à l’intérieur, puis ils ont incendié la mairie. A Corfou cette fois, les locaux de plusieurs politiciens du PASOK (socialistes), parmi lesquels celui de l’ex-ministre de la Justice Dendias, ont été attaqués et complètement détruits. Les occupations de mairies et de préfectures sont signalées dans de nombreuses localités.

Et tandis qu’Athènes était mise à sac, le ministre des Finances Venizelos a déclaré, essayant de faire passer la pilule du vote parlementaire : « Le choix n’est pas entre faire des sacrifices et ne pas en faire, mais entre les sacrifices et quelque chose d’inimaginable ». Voilà qui est vrai. Hier, 12 février 2012, le gouvernement grec a choisi les sacrifices pour ses sujets. Exactement comme le feront demain les gouvernements italien, espagnol, portugais, belge… A celui qui ne les accepte pas, il est inutile d’invoquer un Etat plus juste, un marché plus équitable, ou le respect des droits humains. A Athènes, berceau de la civilisation, la démocratie a enfin jeté bas son masque d’hypocrisie. A celui qui ne veut pas vivre à genou il ne reste qu’à s’essayer à quelque chose d’inimaginable.

L’insurrection.

(Finimondo.org, février 2012)

Un souffle d’insurrection

Wednesday, December 19th, 2012

La Grèce danse sur la corde raide

 

Dimanche 12 février. Après deux jours de manifestations, d’occupations de mairies, d’affrontements éclairs avec les forces de l’ordre et d’attaques disparates contre les structures capitalistes et étatiques, la tension croît tout au long de cette journée de dimanche. Dès la tombée de la nuit, elle tourne à l’offensive et après minuit, un air d’insurrection souffle sur de nombreuses villes grecques. Des centaines de milliers de personnes dans la rue, et en colère. Rien qu’ à Athènes, on dénombre une cinquantaine de bâtiments officiels incendiés et plus de deux cents commerces pillés et ravagés… Des affrontements très violents se poursuivent dans les rues de la capitale comme dans bien d’autres villes (Thessalonique, Volos, Patras,…).

 

Ce dimanche là, de larges masses populaires ont répondu par la révolte au énième paquet de mesures d’austérité voté au parlement grec. La Grèce est aujourd’hui saignée par le pouvoir. C’est la survie dans toute sa brutalité qui s’impose à de vastes couches de la population, rien n’est plus comme avant. Les salaires (quand ils sont encore versés, car on parle de 170 000 boîtes qui depuis des mois ne disposent plus de liquidités pour payer leurs salariés) ont en général baissé de plus de 40 %, les licenciements sont massifs et vu le climat économique actuel, un renvoi condamne immédiatement à la pauvreté toute crue… les amortisseurs d’antan ne sont plus là. La recherche effrénée de la marchandise, le fétichisme de la consommation, laissent place à des problématiques d’un tout autre genre : coupures d’électricité, de gaz ; expulsion de l’appartement faute de paiement du loyer ; conflits durs et sans pitié dans la rue où quelques euros valent désormais un coup de couteau ;… la vie a profondément et rapidement changé en Grèce cette dernière année.

 

On pourrait se pencher sur les « raisons » économiques de la faillite imminente du pays, sur les « raisons » politiques de la dette publique, sur les « raisons » sociales qui révèleraient l’ incompatibilité de certaines mentalités et habitudes avec les transformations en cours du capitalisme. Mais nous préférons nous saisir de cette question par un autre aspect, qui la relie immédiatement avec ce qui est en train de se passer dans de nombreux pays européens. L’austérité, terme général qui recouvre selon les contextes des contenus divers et parfois contradictoires, l’austérité d’aujourd’hui, telle qu’elle se dessine à cette époque historique, n’est pas une réponse à une crise classique du capitalisme, comme de nombreuses personnes (y compris les puissants) voudraient le croire. Il n’y a pour l’heure pas de « récession grave », ni de baisse de production, ni de surplus excédentaires sur les marchés mondiaux, autant de signes d’une « crise économique ». De même, la « faute » n’est pas à rejeter sur la « virtualisation » du capital, sur la sphère financière complètement débridée qui aurait creusé des trous qu’elle n’arrive plus à combler. Cette sphère financière a simplement accompli sa tâche dans l’économie capitaliste : faire circuler l’argent et le capital pour que ça rapporte. La « crise financière » s’avère alors être une cure d’assainissement, une occasion de plus pour la spéculation et la circulation intensifiée du fric, et si l’on veut, une « belle opération économique » rapportant gros à quelques uns. Par contre, ce qui est bel et bien en « crise » en Europe, ce sont les économies des Etats. Non pas dans le sens où ces derniers verraient leur pouvoir diminuer, mais tout simplement parce que certaines fonctions qu’ils ont pu exercer ne sont plus à l’ordre du jour et cessent d’être rentables: tout ce qui relève de l’Etat social qui protège les travailleurs, qui prend quelque peu soin des malades, des vieux, des handicapés, tout cela n’a plus aucun fondement économique ni aucune base de résistance qui imposerait sa mise en œuvre. L’austérité actuelle pourrait donc bel et bien signifier le démantèlement définitif de ces fameux « acquis sociaux » et laisser place à une survie économiquement et socialement plus dure, plus rude, plus directe, plus lucrative aussi pour certains. Toute la couche sociale qui était maintenue par cette forme d’Etat, sera sacrifiée. L’austérité, c’est couper dans le vif social.

C’est dans ce sacrifice d’une partie de la population que se lient et se correspondent les diverses cures d’austérité. Les différences entre pays ne sont pas fondamentales, mais de simples nuances locales, variant entre autre selon les éventualités d’opposition sociale et de lutte. Cependant, vu les temps économiques qui courent, la période dont disposent les Etats européens pour faire passer cette pilule, se réduit comme peau de chagrin. La débâcle en Grèce en est un exemple, d’autres pays suivront car forcés d’accélérer l’appauvrissement programmé. Les périodes deviennent plus courtes à cause des interdépendances de dettes publiques, de l’impossibilité de faire des « prévisions économiques » à long terme (il suffit de penser au caractère imprévisible des soulèvements dans des pays comme la Tunisie, l’Egypte, la Libye et ailleurs encore – et de leurs conséquences économiques – ou à l’incalculable probabilité d’un désastre ravageur, comme la catastrophe nucléaire au Japon, importante puissance économique aujourd’hui surendettée) et du fait que « la production de la paix sociale » (fonction principale de l’Etat social, activité effectivement « productive » et rémunérée) ne s’effectue plus de la même manière, voire devient obsolète. Nous n’entendons pas dire par là que les Etats marchent joyeusement vers des scénarios de gestion de guerres civiles, mais tout simplement que les modes de gestion de la population et de la conflictualité sociale ne devront pas nécessairement toujours passer par la pacification au sens strict du terme ; en d’autres mots, la guerre de tous contre tous est aussi un mode de production capitaliste, peut-être plus lucratif ou générant plus de « circulation » (des morts, destructions/reconstructions, pillages économiques, trafic « illégal »…). En ce sens, ce n’est pas par un cynique coup du sort qu’apparaît maintenant en Grèce une nouvelle drogue dure, le lugubre sisa. Là où le prix pour une dose d’héroïne oscillait entre 20 et 30 euros, une dose de sisa coûte 2 à 3 euros. Les conséquences d’un usage « normal » du sisa pendant quelques mois sont plus ou moins équivalentes à l’utilisation intensive d’héroïne pendant deux ans. Chaque jour, le sisa se diffuse davantage dans de larges couches de la population grecque. Ce n’est rien de moins qu’une arme répressive supplémentaire qu’emploie la domination dans sa guerre contre les pauvres ; une guerre sale et sournoise où l’élimination mentale et physique se fait systématique.

Comme le démontrent ces derniers mois, les choix qui restent ouverts à la population grecque se réduisent toujours plus à deux possibilités. Soit s’adapter aux nouvelles conditions de survie, avaler la pilule amère avec toute la dose de barbarie que cela implique ; soit réfléchir et agir sur les possibilités, non pas de revenir sur les mesures d’austérité (l’option réformiste et conservatrice est devenue assez impraticable et la contestation sociale pourtant forte qui allait dans ce sens en Grèce n’a rien obtenu, pas même une miette), mais d’une transformation radicale de la société. La domination fera tout pour éradiquer la deuxième option, ou tentera de la mélanger à la première jusqu’à lui faire perdre toute sa potentialité. Comme le disait un communiqué de l’assemblée d’anarchistes à Athènes dans une faculté occupée lors des journées de combat : « Pour nous débarrasser de la dette, il faut détruire l’existant. ». Autrement dit, l’existant ne peut être aménagé comme cela était peut-être encore possible il y a une dizaine d’années.

Certes, la brutalité de la survie incitera au recul, à un reflexe de défense plutôt qu’à l’attaque. La faim et la misère ne sont en effet pas les meilleures conseillères pour la révolution sociale, quoique que puissent prétendre historiens diplômés ou économistes aguerris. La survie brute et rude ne fournit pas automatiquement un sol stable pour partir à l’assaut de la vie, du ciel. C’est contre cette fatalité, contre cette tragédie que les énergies révolutionnaires devraient d’urgence faire face. Au final, le choix se posera entre une survie aménagée ou l’inconnu de la liberté, entre la contestation pour sauver les meubles et la destruction des bases mêmes de la société actuelle. C’est la raison pour laquelle il n’est pas insensé de parler de la possibilité d’une situation révolutionnaire… car les chemins de traverse, les mi-chemins sont aujourd’hui bloqués.

 

« La faim ne produit pas des rebelles. La faim affaiblit, rend couard, avilit, rabaisse… Mais subvertir ? Jamais. »

(El obrero consciente, Acracio Progresso, 1907, Andalousie, Espagne)

 

Nous savons que les compagnons en Grèce sont en train de mettre les bouchées doubles. Face à la violence des rapports sociaux en train de se modifier, face à tel durcissement de la survie, face à la menace latente d’un écrasement de toute velléité révolutionnaire par les forces répressives, ils sont en train de jouer le tout pour le tout. Certes, les circonstances et les conditions laissent peu d’espace à des activités équivoques et ambigües, mais il reste important de constater et de souligner qu’il s’agit là d’un choix conscient, un choix qui ne restera d’ailleurs pas sans conséquences pour toute perspective révolutionnaire dans d’autres pays européens. Assister en spectateurs aux batailles qui se livrent en Grèce, revient à creuser leur tombe. Ce n’est pas par « réflexe solidaire » que nous parlons de cette exigence d’étendre la révolte, mais dans un souci profondément internationaliste qui comprend que ce qui se passe là-bas, aura des retombées partout.

Si l’élan des masses en colère et des anarchistes parmi elles a encore réussi, malgré les conditions, à provoquer un souffle d’insurrection dans la nuit du 12 février, c’est parce que cela relève d’un choix, un choix manifestement toujours plus répandu. Très tôt, au moins pour ce qui concerne par exemple les cures d’austérité en cours et à venir dans des pays comme la Belgique, la France, l’Espagne, l’Italie, le Portugal, ce choix nous a donné la possibilité concrète et imaginable de lutter contre le cours des choses. Il faudrait saisir ce souffle, non pas pour « faire comme en Grèce », mais pour renforcer là où nous sommes, les tensions de révolte, voire d’insurrection. C’est un souffle qui supprime d’ailleurs la « perte de temps » puisqu’il ne s’agit pas de s’attarder sur des demi-mesures, sur des mi-chemins comme des tentatives de syndicalisme de base, des assemblées sur des bases réformistes ou conservatrices, des séparations voulues entre certaines luttes ou conflits et la conflictualité générale, par exemple dans les rues des métropoles européennes.

Nous avons face à nous un ennemi très puissant. Il n’y a pas que les polices, les armées, les Etats. Le poison des idéologies de la démocratie, du nationalisme, de la religion, des traditions et préjugés sociaux ne sont pas en reste. Mais notre ennemi aujourd’hui, c’est aussi la peur. Vu la violence des révoltes et des émeutes actuelles, on serait parfois tenté de croire que les puissants pourraient bien être en train de prendre peur. Cependant, c’est tout le contraire. C’est dans la population que s’installe la peur. La peur du chaos, de la survie, de la brutalité et de la loi du plus fort dans les rapports ; et elle n’est pas totalement infondée. Transformer cette peur en courage pour oser affronter l’inconnu d’un autre monde, sans offrir ni certitudes ni garanties, est tâche urgente. Elle s’entremêle de façon complexe avec l’autre aspect, tout aussi important, de la nécessité de faire dérailler l’ensemble de la situation sociale. Nul lieu de se leurrer, ou de jouer les apôtres de la Bonne Nouvelle : les affrontements seront brutaux, il n’existe pas de manière « sûre » de se révolter. Mais l’approfondissement du désespoir et de la noirceur ne peut en aucune manière être considéré comme un « allié » de la tension révolutionnaire, tout comme la détérioration des conditions n’est pas nécessairement le prélude de l’insurrection ; le « no future » n’est pas à promouvoir, il est bel et bien là et contribue à la violence destructrice au sein de la conflictualité sociale. Il ne s’agit pas de professer un avenir ensoleillé, pas plus que d’agiter le leurre d’un lendemain qui chante devant les yeux des désespérés, mais bien de donner force et chair à la possibilité, à la douceur de la liberté, de la rendre palpable. Beau comme le sourire d’un insurgé, foudroyante comme la joie qui brise toutes les règles du jeu, encourageante comme une éthique offensive qui ne baisse les yeux devant aucun juge, aucun pouvoir, aucune « exigence tactique ». Voilà ce qu’il faudrait alimenter dans les révoltes à venir, c’est cela qui transformera tout conflit « d’arrière-garde » en fer de lance révolutionnaire. Selon nous, le seul ingrédient capable (et d’autant plus nécessaire) de prévenir la chute de la révolte dans l’abîme du cynisme, du pessimisme et du scepticisme – compléments de la peur – c’est l’antidote utopique, le rêve qui alimente le contraste révolutionnaire entre le présent et le possible de l’avenir. Tourner autour du pot n’a pas de sens : ce rêve peut prendre corps dès aujourd’hui, au sein de la révolte.

Pour finir, creusons un peu plus encore et mettons sur la table une question qui en soulève bien d’autres, sans pouvoir apporter la même quantité de réponses. Dans la mesure où nous pouvons parler aujourd’hui d’un climat insurrectionnel en Grèce, d’une rage négatrice qui se déchaîne contre une gamme assez vaste de structures, mécanismes et de rapports de domination, se pose la question de ce qui rendrait possible un « passage » vers un climat révolutionnaire, ou mieux, comment la destruction nécessaire peut aussi créer l’espace et le temps pour construire d’autres rapports sociaux. Il est illusoire et vain de croire que les choses peuvent être abordées graduellement, pas-à-pas (selon le schéma classique insurrection-destruction-révolution), aujourd’hui encore plus qu’ hier. L’œuvre de destruction ne peut être déliée de la transformation révolutionnaire des rapports sociaux, ne fût-ce que parce qu’on ne peut plus raisonner selon les recettes classique du passé autour de l’autogestion (après avoir passé les patrons au fil de l’épée, on metttrait tout en autogestion). De nombreuses structures de la société actuelle ne peuvent pas être autogérées, parce qu’elles exigent une organisation hiérarchique (tel que c’est le cas pour la plupart, voire la totalité de la production industrielle) et produisent nécessairement des rapports qui réduisent la liberté (citons par exemple les technologies et la structure actuelle des métropoles). Pourtant, détruire ne suffit pas. Avoir un rêve par rapport au pourquoi nous luttons, un espoir qui nous arme contre la désolation d’aujourd’hui, ne serait aussi qu’un mirage s’ils restaient abstraits et vains. La tension utopique (tension, plutôt qu’utopie, image statique toujours loin de nos vies, même si elle nous alimente) doit s’exprimer dans la pratique de la liberté. Là où la destruction libère l’espace de la coercition et de l’autorité, l’activité libre et créatrice devient possible. Cette transformation révolutionnaire va d’ailleurs en s’auto-accélérant : plutôt qu’une « condition », la « prise de conscience des masses » en est une conséquence. Si de la situation tendue en Grèce on veut faire éclore les germes d’une transformation révolutionnaire, il est nécessaire de faire court-circuiter de manière généralisée la reproduction sociale, les infrastructures qui déterminent l’espace et le temps des rapports. Mais le défi de « comment faire demain » doit aussi être abordé, certes dans d’autres termes que par le passé.

 « Le rêve n’est pas le contraire de la réalité. Il est un aspect réel de la vie humaine au même titre que l’action, et l’un et l’autre, bien loin de s’exclure, se complètent. Lorsqu’une nuit, tous les exploités rêveront qu’il faut en finir, et comment en finir, avec le système tyrannique qui les gouverne, alors, peut-être, l’aube se lèvera dans le monde entier sur les barricades. »

(Jean Schuster dans Le Libertaire, 26 octobre 1951, Paris, France)

 

C’est un mensonge historique que prétendre que nous ne serons pas capables de penser et d’expérimenter par nous-mêmes des façons anti-autoritaires et auto-organisées de subvenir aux besoins matériels, besoins qui d’ailleurs évoluent au cours de la transformation révolutionnaire. Les exigeants partisans du « qu’est-ce qu’on mangera demain » ont peu confiance dans les forces libres et créatrices qui sommeillent en nous, même si l’industrialisation et la technologie les ont enterrées sous une vaste couche de dépossession. Le déchaînement de ces forces, ou en d’ autres mots, la pratique de la liberté, rend imaginable de changer totalement les bases du vivre-ensemble. N’oublions pas de souligner que la transformation révolutionnaire ne se limite pas à détruire l’économie en tant que raison et logique (la production et la consommation comme sphères séparées, l’accumulation, le commerce) afin de subvenir à nos besoins. Elle est beaucoup plus vaste : elle comprend tous les rapports sociaux existants… et c’est justement cette ampleur qui peut être opposée aujourd’hui à l’économie. Du pain, certes, mais aussi des roses.

Dans l’image que l’on pourrait se faire de cette transformation révolutionnaire de la société, les formes et les contenus sont intimement liés. Il ne suffit pas de parler d’auto-organisation, d’horizontalité et de « prendre nos vies en main » – dans une certaine mesure, ces formes peuvent aussi être au service d’un projet réactionnaire. Certes, personne ne doute du fait que ces formes sont fondamentales pour toute transformation libertaire, mais on ne peut pas les délier de ce qu’on pourrait nommer alors avec un peu de gêne « contenus libertaires ». La véritable auto-organisation ne concerne pas uniquement les manières de se rapporter, mais comprend aussi ce qu’ on voudrait auto-organiser. Ce n’est pas la même chose de se lancer dans l’autogestion de métropoles (en supposant que cela soit possible) via des assemblées, conseils, structures fédératives etc. que de partir à la recherche de manières auto-organisées de faire disparaître les métropoles. Prenons, juste pour le plaisir, l’exemple des rues. Il va de soi que personne aspirant à la liberté n’organiserait les rues et la circulation de la même façon qu’aujourd’hui. Les autogérer en changerait peut-être la face, mais pas le contenu. Par contre, imaginer comment détruire les rues, aussi absurde que cela puisse paraître dans un premier temps, en les transformant par exemple en jardins, nous placerait dans la perspective de la destruction de la métropole en tant qu’environnement totalitaire. Un exemple circonscrit, certes, mais qui permet peut-être de voir comment la destruction d’aujourd’hui rend possibles d’autres rapports sociaux. La subversion des rapports sociaux va bien au-delà de la recherche de nouvelles façons de s’organiser, de nouvelles manières de donner forme au vivre-ensemble. Elle consiste en une vaste transformation radicale des habitudes, besoins et exigences du « vieux monde ».

La question qui se pose alors immanquablement dans toute réflexion sur la transformation révolutionnaire, est celle des idées et des désirs. Pourquoi voulons- nous détruire l’existant ? Pourquoi voulons- nous démolir l’ordre social qui étouffe nos désirs ? Or rarement les moments et périodes révolutionnaires ont été décrits comme une fête chaotique, où tout se confond, s’influence et s’inspire ; où la créativité s’arrache finalement aux chaînes économistes et politiques. Avant tout c’est donc une force créatrice, détachée des lois et des impératifs, des dieux et des maîtres, qui pose chemin faisant les bases pour un nouveau vivre-ensemble, de nouveaux mondes. Ce n’est pas pour rien que le classique refus anarchiste d’un « bleu pour l’avenir » est basé sur la confiance dans cette force créatrice, dans le chaos de la liberté. Contrairement à bien des penseurs marxistes, les anarchistes n’accordent en général pas un poids prépondérant aux « conditions » et « circonstances » dont l’homme serait le produit, mais plutôt à la volonté, l’élan et la créativité de l’homme pour créer ces conditions. Une transformation libertaire, révolutionnaire de l’existant signifie alors aussi le déchaînement de cette volonté, de cet élan et de cette créativité afin de créer une vie libre. Comme un vieux grec a pu le dire, « le chaos est la mère de toute vie ».

L’Egypte entre révolution et réaction

Wednesday, December 19th, 2012

Percer le spectacle

 En est-il ainsi, que ce qui se passe à des milliers kilomètres n’est pas compréhensible, contrairement à ce qui se passe juste derrière le coin ? Qu’il est uniquement possible de se faire une idée de ce que nous connaissons, de sentir le contexte dans lequel nous avons grandis ? En est-il ainsi que nous n’ayons que peu de choses à dire par rapport à un environnement dans lequel nous ne nous sommes jamais promenés, ou d’un endroit dont nous ne sommes pas originaires ? Que celui qui a vu la moitié du monde doive forcément avoir le dernier mot ? Que nous ne puissions dire quelque chose qu’à condition d’avoir lu dix livres ? C’est comme si nous étions à la recherche du « spécialiste », de celui à qui octroyer une certaine autorité en la matière. Quelqu’un « de là-bas », ou un journaliste peut-être. Quelqu’un qu’on pourrait croire « comme ça » et qui nous permette d’arrêter de réfléchir par nous-mêmes. Et en plus : qui nous bombarde avec « les faits » et stimule ainsi absolument tout, sauf notre une réflexion à propos des « possibilités ».

C’est incontestable que certaines connaissances sont nécessaires si l’on souhaite discuter d’un certain sujet. Que nous ne pouvons pas simplement dire « n’importe quoi », en l’emballant dans une apparence de vérité. Je ne défends donc pas ici le droit de débiter des sornettes. Ce dont je parle, c’est d’introduire une autre dimension, dans les concepts figés liés aux connaissances et dans le spectre séculaire de l’autorité, de la culture et de l’expert (supposé tel de par son vécu). Il s’agit d’une façon plus joueuse d’approcher la discussion, d’une manière en tous cas qui rompe avec la rigidité des rôles de professeur et d’élève passif, sans toutefois, balayer d’un revers de main l’importance d’étudier.

Parlons d’une expérimentation, d’une tentative d’aborder autrement les connaissances, de les envisager comme un stimulus permettant la fermentation des idées, comme une amorce pour penser par soi-même, comme une invitation à partir à la recherche… Une expérimentation qui en finisse avec un rapport aux connaissances et aux idées plaçant (au mieux !) à l’auditeur dans une  position lui laissant la possibilité de poser des questions critiques, entrant ainsi presque en concurrence avec celui qui aurait la parole. Cette façon d’être critique qui entre parfaitement dans les cadres de la société, parce qu’elle ne jette pas par-dessus bord les rôles impartis.

Cette expérimentation ne commence, ni ne termine, avec des connaissances. Elle a besoin d’intérêt, de curiosité, de passion, de capacité de mettre les choses en lien, d’une créativité éclairant les choses d’une lumière particulière, d’une implication dans le sujet à même de donner un autre tournant à la discussion… L’expérimentation fournit l’oxygène nous permettant d’être nous-mêmes, permettant de faire sauter le maudit système de points ainsi que les règles de la rhétorique, afin de parvenir à une véritable discussion, comme engrais pour développer quelque chose d’autre. L’expérimentation implique également une autre façon d’écouter, une façon qui exige un véritable intérêt pour celui qui parle, qui exige, pour un instant, de laisser de côté les préjugés et d’essayer de comprendre ce que l’on met en jeu. Mais attention, ceci est loin d’être un discours prônant la compréhension de positions intenables, ni même l’obligation d’y prêter l’oreille. Il s’agit de baser les discussions sur le désir de partager de la liberté, d’encourager dans chacun et chacune l’amour pour la liberté et la détermination dans la lutte.

L’importance des discussions que nous organisons, des textes que nous écrivons ne se limitent pas à exprimer le « comment sont les choses », mais sont autant, voire surtout des tentatives de tisser des liens entre le passé ou l’ailleurs et le présent et l’ici. Ainsi, l’accent se déplace et la réflexion concernant l’intérêt d’un certain sujet prend le pas sur le « non !-si ! ». Le but n’est plus d’arriver à la vérité (qui doit alors toujours être attestée par une autorité), mais à des idées, en réfléchissant, en reliant les choses. Par là, je n’entends pas me défaire de la responsabilité de rechercher des informations pouvant m’aider à me construire une image plus ou moins cohérente des choses auxquelles je ne suis pas impliquée de manière classique. Mais il me semble que la réciprocité est primordiale dans la discussion, qu’il faut un engagement de chacun et chacune. Pour en finir avec le dispositif classique « spécialiste versus élève », car un certain sujet ne peut pas se trouver uniquement dans les mains de l’un, ni être passivement consommé par l’autre. Il y a évidemment des milliers de sujets à traiter et personne ne peut imposer à une autre de davantage s’occuper de celui-ci ou de celui-là. Mais l’attitude de réciprocité demande a minima un point de départ d’ouverture, une attitude rejetant la froide réserve « critique », reposant souvent sur de la méfiance, parfois à juste titre, parfois non. Car pourquoi prendrait-on la peine de discuter ensemble, quand nous ne sommes pas intéressés par le fait d’échanger des idées autour d’un sujet ?

J’ai écrit ce texte parce que j’ai le sentiment douloureux que certains sujets ne nous font plus ni chaud, ni froid. « Pourquoi l’Egypte, et pas un autre pays ? », pourrait-on me demander. Je répondrais que mon choix est assez fortuit. La recherche d’informations sur la situation en Egypte m’a enchantée et ce que je lis et vois me laisse à chaque fois fort étonnée, voire perplexe. Ce ne sont pas les événements de l’Egypte en eux-mêmes, mais peut-être davantage de ce que cette situation provoque en moi. Mon imaginaire figé s’ouvre et je commence à rêver, non seulement à un endroit inconnu, mais à des possibilités inconnues. Dans ce sens, je fais mienne ce qui se passe là-bas, et j’espère que la flamme passera aussi à celui qui lira ce texte.

Ainsi, l’accent du là-bas se déplace vers ici, ou plus précisément, vers le lien entre là-bas et ici. Ce lien, au-delà du fait d’être une donnée objective, est surtout intéressant en tant que donnée subjective. Un lien subjectif gagne en force, en contenu, en signification dans la mesure où il y a des individus qui lui en donnent. Dans la mesure où il y a des individus qui rendent vivant, en eux-mêmes et dans leur pratique, ce qui se passe là-bas. Ce texte se veut être une contribution à ce processus.

Si nous posons les questions de cette façon, si nous relions notre lutte avec la lutte ayant lieu ailleurs, nous rompons radicalement avec le spectacle des acteurs-spectateurs. De la même manière qu’il est possible de s’approprier des connaissances en distillant des idées et en recherchant de répondre nous-mêmes aux questions, il est possible de s’approprier la lutte des autres : en posant les questions à notre adresse, en les posant l à la première personne, comme un « je » en lutte. De cette manière, nous ne consommons pas la lutte d’autres à la manière des journalistes, mais nous en sommes solidaires par le lien que nous créons entre là-bas et ici.

Qu’est-ce que « la » vérité ? Qui peut le dire ? Ce que je veux entreprendre ici, c’est un bref exposé de la grille de lecture qui selon moi, est fondée. Mais, peut-être plus important : dans mon imagination, je me retrouve à côté de ces autres, dans ces rues, je crie pour la liberté et je me demande quelles contributions nous pourrions faire afin de relier les différentes conflictualités ici. C’est mon amour pour la liberté de chacun et chacune qui me pousse à créer un lien entre moi, ici et ces autres, là-bas.

Pour revenir sur le premier paragraphe de ce texte : en fait, je pense que ce qui nous bloque quand le sujet des insurrections et soulèvements émerge parce que nous avons beaucoup de mal à nous les imaginer. Non parce que cela se déroule aussi loin, ou parce que cela se passe actuellement dans un autre milieu culturel, mais parce que notre faculté de compréhension est figée. Nous avons besoin d’une lueur de fantaisie quand il s’agit d’insurrection. Si ça nous effraie et si nous préférons restés collés à la seule vérité de la réalité ici et maintenant, nous n’y comprendrons effectivement rien. Mais c’est un exercice facile. Imagine-toi là-bas. Et c’est parti.

 

Une classe moyenne de twitter sur une place pour la démocratie?

La révolution égyptienne a, dès le début, été dépeinte par les médias occidentaux comme « une révolution de la classe moyenne de twitter », « un événement pacifique sur une place », « une sage révolution pour la démocratie et les libertés libéraux soutenue par l’armée ». Mais cette révolution ne saurait que difficilement être qualifiée de pacifique. Il s’agit en effet d’une révolution sans armes à feu, étant donné que la plupart des gens n’y avaient simplement pas accès. Mais il y a eu utilisation massive de pierres, de bâtons, debombes de peinture et de cocktails Molotov à l’encontre la police. Il y a eu les barricades sur la place Tahrir, faites de véhicules de police calcinées. Il y a eu l’incendie de l’énorme tour du parti de Moubarak, trois jours et trois nuits durant. Partout, il y a eu des commissariats de police envahis par les flammes.

Cette révolution ne peut pas non plus être taxée de « révolution de la classe moyenne ». Prends simplement quelques pas, quitte la place Tahrir et entre dans le quartier Bulaq, où de nombreuses personnes se cachaient lors des émeutes et des manifestations dans les maisons ou dans les petites ruelles. Un quartier dont la population globalement pauvre est harcelée depuis des années par le pouvoir et les promoteurs immobiliers, où l’on résiste aux expulsions et déportations vers les banlieues situées au bord du désert entourant le Caire. De nombreuses personnes ayant participé aux occupations de Tahrir provenaient de ce quartier.

 

Les murs de l’armée, les murs de la révolution

 La rue Mohammed Mahmoud, une rue où des nombreux combats ont lieu et où plus de 40 personnes ont été tuées en novembre dernier. Néanmoins, on appelle aussi cette rue la rue des yeux de la liberté (Sharei’ uyuun al-hurriyyah), ou comme l’exprime l’homme ayant fait un dessin mural en commémoration des morts de Port Saïd : « Cette rue, on l’appelle la rue de la mort, ou la rue de la liberté. Pour nous, c’est la rue de la vie, la rue où le vrai changement naîtra. »

Dans cette rue, il y a un très long mur appartenant à l’université. Il est toujours couvert de graffiti, de slogans anti-SCAF, de portraits de gens morts dans la lutte,… Ce mur a été nettoyé maintes et maintes fois par l’armée. En vain. Des graffitis révolutionnaires, on en retrouve d’ailleurs partout ; il s’agit d’une pratique très répandue. Sur la place Tahrir, un très grand slogan anti-électoral affiche : « Ne votez pour personne. Personne ne tiendra ses promesses. Personne n’écoute les pauvres. Personne n’en a quelque chose à foutre ».

Après les combats de novembre (lorsque l’armée a chargé un rassemblement de blessés de la révolution) et ceux de décembre (lorsque l’armée a tabassé une femme au corps dénudé), l’université a fait agrandir le mur de la rue des yeux de la liberté. La réponse ne s’est pas faite attendre : assaut et saccage des bureaux principaux de l’université, blessant de nombreux vigiles.

Comme tactique contre les émeutes, l’armée a construit une série de murs au Caire, murs sensés empêcher les manifestants d’atteindre les centres du pouvoir, comme le Ministère des Forces Intérieures. Dans la rue des yeux de la liberté, un mur a également été érigé. En février 2012, celui-ci a été démoli par des habitants et des révolutionnaires.

Jette un coup d’oeil sur l’histoire de la lutte contre l’exploitation en Egypte, avec par exemple la grève et les combats dans le secteur du textile à Mahalla en 2006, lesquels ont marqué le début des affrontements et des émeutes qui ont soulevé le pays durant des mois. C’est une histoire qui est revenue sur le tapis lors de ces journées d’hiver, avant la chute du Moubarak. Le cours normal des choses était paralysé par l’occupation de place, des manifestations, des combats de rue, des rassemblements et des émeutes, mais aussi par des grèves sauvages et non contrôlables. En d’autres mots : une révolution ne tombe pas du ciel (au contraire de la manne et d’autres énigmes religieuses, au sujet desquelles il ne faut donc pas se questionner), mais possède une histoire, construite par le conflit social et porteuse d’expérimentation de manières visant à répondre à l’oppression.

Concernant cette « révolution pour la démocratie et les libertés des libéraux (libertés libérales ?? je ne sais pas) »… En effet, il y a des forces politiques démocratiques en jeu et aussi des libéraux ; ceux qui œuvrent consciemment pour leur révolution politique et qui donnent à la liberté une signification qui nous ne tient pas au cœur. Mais n’est-ce pas un peu réducteur de limiter le soulèvement de millions de gens à un désir de représentation parlementaire ? Selon moi, quand les rues du Caire se remplissent de cris en faveur de la liberté, il est impossible de n’y voir qu’une revendication de liberté politique. Il s’agit d’un désir de liberté bien plus profond. Il s’agit d’un désir qui embrasse la vie. D’un désir de liberté dans tous les domaines, dans une société qui ne serait pas uniquement organisée par la domination d’un dictateur, de son réseau et du pouvoir militaire, d’une société sous le joug de la tyrannie économique et du terrorisme patriarcale. Si nous entendons ce cri de liberté, il ne s’agit selon moi pas uniquement de Moubarak, lequel constitue une cible nécessaire, mais pas isolée. Il est en effet autant question de l’esclavage, du patriarcat, de la police, de l’oppression de la vie et des pulsions ressenties au quotidien. Liberté, en contraste avec les chaînes avec lesquelles nous avons vécu toutes ces années. Rompre ces chaines donne alors l’immense force que nous avons pu éprouver début 2011, et qui fait encore rage actuellement. Est-ce qu’un désir de démocratie et de libertés libérales, en autres mots, une révolution politique, pourrait mobiliser une telle force ? C’est le slogan « Pain, liberté, justice sociale ! » (« Aish, Horreya, Adala Egtema’eya ») qui a fait la révolution et non pas « ô Seigneur, donnez-nous des leaders démocratiques ! »

 

De l’unité contre Moubarak vers la liberté des frères musulmans et l’armée ?

Un autre mythe, consiste à dire que l’armée était favorable à la révolution. Rappelons simplement que le SCAF (Supreme Council of the Armed Forces) sous la direction de Tantawi n’est évidemment pas qu’un pouvoir purement militaire, mais aussi politique et économique. L’armée égyptienne possède par exemple un grand nombre d’usines. Il va de soi que la proportion d’articles de ménage qui y sont produits est négligeable par rapport à la production d’armes, une production plus grande que toute la production d’armes de l’Afrique et de l’Amérique-Latine réunies. Quand Moubarak faisait annoncer à la télévision qu’il transmettait le pouvoir au SCAF et à Tantawi, il n’a rien fait d’autre que de veiller au maintien d’une part de l’ordre du pays. Plutôt que l’acte désespéré d’un dictateur voyant ses derniers jours comptés, il me semble qu’il s’agit davantage d’un choix mûr et rationnel, que le dictateur n’a pas posé seul, choix qui lui a épargné le débarquement des armées occidentales, comme ça a été le cas ultérieurement avec la personne moins rationnelle de Kadhafi.

Bref, l’armée promettait de transmettre le pouvoir après quelques mois à un parlement, ce qui n’a pas encore été fait pour différentes raisons politiques et entre-temps, elle gouverne le pays. Les horrifiants frères musulmans, se faisant passer pour les héros de la révolution, aspirent à devenir la formation politique majeure, mais ils ne présentent cependant pas de candidat à la présidence. Après leur première victoire électorale, les frères musulmans ont conclu à un accord en déclarant ne plus participer aux protestations, et attendre la transmission du pouvoir. C’est à ce moment que les Etats-Unis les ont reconnus en tant qu’interlocuteurs.

Mais avant de complètement nous perdre dans cet espace de la politique, qui nous sera toujours hostile, retournons à la véritable histoire : celle de la rue. Et là, nombreuses sont les personnes qui n’ont jamais cessé de protester, contre l’armée, pour la poursuite de la révolution. D’ailleurs, de plus en plus souvent, les frères musulmans sont traités de traîtres de la révolution ce qui pourrait engendrer, qui sait, une belle attitude anti-politique. La manifestation de janvier 2012 contre le SCAF en dit long : elle s’est terminée par des affrontements entre des manifestants et des frères musulmans tentant de les empêcher à atteindre le parlement. A ce moment, ils ont déclaré que « la légitimité venait à présent du parlement, et non plus de la place. » Insultes et objets ont volé d’un camp à l’autre, jusqu’à ce que les frères musulmans soient contraints de fuir. L’anniversaire de la révolution, le 25 février 2012, était également illustratif pour distinguer ceux qui voulaient garder en mains le pouvoir politique et rétablir l’ordre, de ceux qui voulaient continuer la révolution. Tandis que le SCAF et les frères musulmans appelaient à célébrer l’anniversaire, nombreux sont ceux que l’on pouvait voir descendre à Tahrir non pour fêter, mais pour continuer la révolution.

 

 

Revolution, what’s in a name?

En définitive, la question qui s’impose est la suivante : « est-ce qu’il s’agit d’une révolution ? »

Dans cet article, c’est le terme qui a jusqu’ici été utilisé, cela sans explications, afin de ne pas compliquer les choses dès le début. Mais esquissons ici ce que nous entendons par révolution, en faisant une distinction entre une révolution politique, où le pouvoir politique est remplacé par un autre et où tout changement provient de l’Etat ; et la révolution sociale, qui subvertit la vie en bouleversant les rapports sociaux et en stimulant l’expérimentation libre. On réfère aux rapports par exemple entre hommes et femmes, entre jeunes et vieux, entre maîtres et obéissants, etc. Une révolution qui force l’ouverture vers des nouvelles façons de vivre, de réfléchir la vie, une ouverture qui rend possible l’organisation du vivre-ensemble selon ces nouveaux rapports à la vie et aux autres.

Si nous parlons de révolution sociale, je pense qu’il ne faut pas voir les choses de manière « statique » ; on ne peut en effet pas considérer « la révolution » comme un état de faits miné qui céderait la place à un nouvel état des faits. C’est plutôt une transformation, qui grâce à un nouveau rapport à la vie, subvertit les bases sur lesquelles étaient organisé le vieux monde. Une transformation qui s’attaque aux puissants actuels et à leur légitimité, et fait ainsi vivre la possibilité de quelque chose d’autre. Ce n’est pas nécessairement l’ « arbre du pouvoir qui tombe » qui fait la révolution sociale, mais ce sont les nouveaux rapports entre les gens et à la vie, crées lors de la transformation, et plus encore : l’imaginaire des possibles qui s’ouvre à l’infini. Les limites de ce qui est pensable et imaginable sont déplacées en permanence lors de la transformation révolutionnaire. Tant que l’on continue à attaquer ce qui opprime, on continue à créer de l’espace pour organiser la vie d’une autre façon, pour garder ouvert et assaillir l’horizon des possibles.

Comme le disait  une anarchiste de là-bas : « Bien de choses ont changées, surtout quand on parle de conscience. Il y a une politisation massive, une implication massive, la vraie barrière de peur a été dépassée… La conscience de ce qui est possible est changée au travers du soulèvement, beaucoup a été changé en termes de ce que nous pouvons nous imaginer. C’était un très beau soulèvement sans chefs, un soulèvement décentralisé qui a fait beaucoup par rapport à la remise en question de l’Etat… Mais qu’est-ce qui n’a pas changé ? Beaucoup de choses. On se trouve toujours plus ou moins sous le même régime. On est directement gouverné par l’armée et il y les forces réactionnaires qui ont fait de l’opposition contre Moubarak et sont toujours en jeu, surtout les frères musulmans. Leur alliance avec le SCAF est devenue ces derniers mois une menace pour tout désir révolutionnaire. Par rapport à la conscience et la lutte, nombreuses choses ont changé, et chaque jour nous expérimentons de plus en plus d’énergie révolutionnaire. Mais si nous parlons des structures étatiques, du système néolibéral de l’économie de ce pays qui opprime une large majorité des égyptiens, ça n’a pas changé, et c’est là que la lutte sociale est en cours. »

 

 

Répression et contre-révolution

Il est donc important de souligner aujourd’hui que ce qui s’est passé en janvier-février 2011 est loin de constituer la fin des troubles sociaux en Egypte. Ces journées d’hiver du début 2011 ont provoqué une fissure gigantesque dans le train-train de la société oppressante. Des femmes qui descendent dans la rue, une multiplication impressionnante des grèves sauvages, des supporters de foot qui défendent des manifestations contre la police et contre les crapules embauchées par le pouvoir, des « artistes » qui nient le statu de l’art en refusant de le vendre mais en le livrant au jeu d’expression créative et révolutionnaire auquel ils appellent tout le monde, etc. Mais aussi, et peut-être surtout, que toutes ces catégories soigneusement délimitées, sans lesquelles nous avons même du mal à parler, ne sont plus des catégories, mais des individus descendant ensemble dans la rue avec la revendication de pain et liberté, ici et maintenant.

 

Port Saïd

Ce qui s’est passé en février 2012 à Port Saïd est emblématique pour l’état actuel de l’Egypte. Différents groupements d’ultras ont participé, dès le début de la révolution, aux manifestations et aux combats. Ces groupements sont communément identifiés comme étant la force qui a été capable de se battre, comme la force rendant vivante n’importe quelle manifestation. L’implication de ces ultras dans la révolution nous montre à quel point nous avons parlé ici de quelque chose qui touche tout le monde dans la société. Que ces ultras soient ciblés par les forces contre-révolutionnaires, ne devrait dès lors étonner personne. Quand les supporters d’Ahly du Caire ont été attaqués lors de ce match à Port Saïd, avec l’armée qui observait, plus de 70 personnes ont été tuées. Il s’agit du plus grande massacre de la révolution égyptienne jusqu’ici.

Ce massacre orchestré a déchaîné la fureur au sein de la population et des jours durant, des manifestations et des émeutes massives ont ensuite eu lieu dans différentes villes (Caire, Suez, Port Saïd, Alexandrie), avec plusieurs morts à chacune d’entre elles. C’est à ce moment que des enragés ont mis le feu aux tentes des mercenaires du pouvoir, pas loin de la place Tahrir.

Il semble que la répression arrache de manière toujours plus vigoureuse les masques de ceux qui prétendent changer la vie du peuple, et ne parvient en fait qu’à renforcer la détermination de continuer à se battre.

 

Aujourd’hui, il s’agit de « faire le tout pour le tout » afin de ne pas céder le moindre millimètre de cette ouverture, de l’approfondir et de ne pas laisser d’espace aux forces contre-révolutionnaires dans leur œuvre de rétablissement de l’ordre. De quoi ont-ils besoin pour rétablir l’ordre, comment les Etats et les autres pouvoirs répriment-ils ? Comment réussissent-ils à briser les protestations, à les canaliser ou à les récupérer ? Comment réussissent-il à isoler les gens les uns des autres, à les effrayer, à leur faire perdre le courage, à les monter les uns contre les autres par le désespoir ?

Jusque là, ni l’armée, ni les frères musulmans n’en semblaient capables. Même en faisant de leur mieux, ils ne réussirent pas à faire retomber le calme. La loi anti-grève que le SCAF a promulguée en mars 2011 afin de mettre fin aux vagues de grèves sauvages, est tout simplement niée. Il est vrai que l’appel à une grève générale, le 11 février 2012, n’a eu qu’un faible écho, imputable en partie à la propagande massive de l’armée (« la grève veut détruire le pays »), les imams et les leaders religieux (qui ont qualifié la grève de « pêché », de « crime moral », au même titre que l’adultère, la consommation d’alcool ou de viande de porc). Entre-temps, l’armée a mis en œuvre une autre tactique que la répression brute, vu qu’elle a bien compris que celle-ci ne faisait qu’attiser la colère et durcir les émeutes. Durant une grève des bus par exemple, l’armée a engagé son propre personnel afin de briser cette grève. De leur côté, les frères musulmans ont plus ou moins récupéré l’ancien syndicat officiel de l’époque de Moubarak. Ce syndicat centralisé, qui était la dernière ligne de défense de Moubarak, contraste fortement avec l’impressionnante prolifération sauvage d’organisations autonomes sur et autour du lieu de travail.

La répression ne semble pas être capable d’isoler ou d’effrayer les gens. L’exemple le plus brute et sanguinaire, celui de Port Saïd, a provoqué des longues journées d’émeutes et de protestations, et cela dans plusieurs villes. Tout comme l’attaque d’une manifestante en décembre 2011. Les femmes sentent l’haleine chaude de la répression dans leur cou, mais restent présentes. Il n’y pas si longtemps, il y a eu une manifestation concernant l’acquittement (par un tribunal militaire) de militaires ayant soumis à un test de virginité des femmes arrêtées en mars 201. Les manifestantes tenaient des pancartes avec des images de femmes couvrant leur bouche avec leur main, images venant symboliser le silence imposé aux femmes dans une société patriarcale. Ou que penser des femmes rouées de coups de bâtons et chassées à coup de pieds devant les yeux de la masse, par la police salafiste, police portant -non sans une certaine ironie- une accusation d’indécence ? L’armée a d’ailleurs ajusté son tir : les soldats tirent maintenant à la hauteur des yeux, tout comme ils se servent massivement de bombes lacrymogènes de fabrication américaine. Ils enferment beaucoup de monde et condamnent devant les tribunaux militaires. Mais malgré tout, la détermination reste d’aplomb.

 

Et donc ?

Il y a beaucoup en jeu, et il y a de nombreuses personnes qui ne veulent pas enterrer la révolution, qui ne veulent pas recouvrir leur liberté conquise par un nouvel esclavage. Tout comme il y en a d’autres qui veulent retourner à l’ordre et à la stabilité, peut-être ces gens qui en fin de compte, étaient bien contents sous Moubarak. Aujourd’hui, il s’agit dès lors de continuer l’expérimentation de la liberté. L’expérimentation de l’auto-organisation de la lutte comme on l’a vu sur la place Tahrir, comme on le ressent dans les organisations autonomes de combat sur et autour du lieu de travail, comme on le ressent dans l’épanouissement de l’aide mutuelle etc. Il s’agit de garder courage, de ne pas se laisser intimider par la répression sanglante, de ne pas renoncer à l’espoir révolutionnaire. Tout comme il s’agit de se méfier de tous les leaders, de rejeter toute politique, de ne pas se laisser représenter, d’aucune manière (des personnes qui l’ont tenté sur la place Tahrir en parlant en leur nom, ont à chaque fois été remis à leur place). La représentation marque le début du fait de céder la liberté conquise. Il s’agit de continuer à nourrir le conflit avec l’armée, avec la politique, avec l’esclavage salarié, avec le patriarcat et aussi d’entamer ces autres domaines : le nationalisme et la religion comme obstacles à la liberté, comme camisoles avec une série infinie de commandements et d’interdits.

Enfin il nous semble qu’à part les rassemblements, les émeutes, les manifestations et les affrontements, se fait sentir le besoin d’une multiplication d’autres méthodes visant à déstabiliser et à faire s’écrouler la politique et l’économie du pays. La grève en est une, tout comme l’attaque directe (à l’encontre des conduites de gaz, des ambassades, des murs que l’armée construit partout afin de contrôler les manifestations) qui devrait s’étendre partout, main dans la main avec l’auto-organisation, de manière à pouvoir faire face à l’armée et aux forces islamiques qui s’érigeront comme organisateurs et filet de sauvetage contre la crise, lorsque l’économie s’écroulera.

Cette intensification et cette multiplication implique de remettre en permanence toutes les évidences en question, toutes les normes et valeurs que l’on a jusqu’alors considéré comme éternelles.

 

Ce texte a été écrit en avril 2012.

 

Pensées d’un promeneur enthousiaste sur le chemin de la vie

Wednesday, December 19th, 2012

Si nous laissons couler nos pensées tranquillement au travers d’un rêve éveillé, il nous apparait que nous ne connaissons pas de limites ; que nous ne nous heurtons qu’aux barrières que nous érigeons nous-mêmes. Le rêve, que nous chérissons, nous emmène à des endroits, dans des histoires, nous fait ressentir la passion et le plaisir comme lui seul semble capable de le faire. Pourtant, au lieu de nous encourager à poursuivre nos rêves les plus sauvages et à nous épanouir le plus possible, les écoles, universités, lieux de travail, etc. nous inculquent qu’il faut être réaliste ; qu’il faut s’adapter à la réalité économique et au marché de travail ; que notre épanouissement doit être mesuré sous forme de diplômes, de possessions, de rang dans la lutte concurrentielle avec les autres. Nos jeux ne peuvent avoir pour seule conséquence que de mettre sens dessus-dessous l’ordre sociétal. Voilà pourquoi je me profiterai de ces pages pour gribouiller quelques idées sur le développement du jeu dans nos rêves.

Le chemin pour se redécouvrir, en rapport avec notre lutte contre l’autorité, est une quête pleine d’obstacles et de pièges. Nous tomberons et nous nous relèverons,  nous continuerons, car la pulsion de vie et la passion qui nous animent sont indomptables.

Dans une société où tout tourne autour de la productivité et où les antidépresseurs se vendent comme des petits pains, la paresse peut être élevée parmi les beaux arts :  déserter quelques piliers de cette société, comme le travail pour la patrie et la sainte économie, ou ce besoin qu’ils ont de nous voir produire en permanence. Juste reprendre le temps de jouir. Prendre le temps afin de rassembler nos idées, ou afin de jouir d’errer sans but… Mais le danger existe de s’y retrouver coincé ; que cela commence à dominer notre vie. Rester de longues journées sans fin dans le fauteuil finit par ennuyer ; se saouler la gueule quatre jours de suite nous laisse avec une sale gueule de bois. Nous ressentons que nous pouvons désirer plus, tout en ayant l’impression de nous retrouver coincés. Coincés dans la sécurité, la certitude qui sont nées dans nos maisons, nos squats, nos rapports, et que nous ne voulons pas mettre en danger. Il semble que les moyens nous manquent pour faire ce que nous voulons faire, pour nous épanouir.

Peut-être arrivons-nous à assouvir par d’autres voies la pulsion qui nous pousse à passer à l’acte. Mais plus le temps s’écoule, plus il peut sembler que nous nous perdons toujours plus. Nous semblons empêtrés dans des mécanismes qui existaient déjà ou auxquels nous avons nous-mêmes ouverts les portes et il paraît toujours plus difficile de replacer nos activités dans leur contexte. Par là, je veux dire que nous nous retrouvons au sein d’organisations, de comités ou de mouvements qui s’organisent autour d’une certaine forme d’autorité, et qu’ils avancent souvent des buts et des moyens qui ne sont pas forcément ceux des individus qui y participent. Cela se met en place très subtilement, sous forme de traditions de lutte et de discussion auxquelles il ne faut pas toucher. Alors, on commence à assister à une sorte d’imposition, de devoir d’agir. Les méthodes qui sont utilisés, ne sont plus critiquées ou mises en perspective et menacent de bannir le plaisir et la joie de nos mouvements, de nos organisations, etc.

Si nous nous retrouvons piégés dans des mécanismes qui ne nous procurent plus de joie, ou qui nous donnent le sentiment que plus rien n’est possible, que plus rien n’a d’importance et qu’il vaudrait mieux laisser notre lutte pour la liberté au vestiaire ; si nous nous attachons trop longtemps à des habitudes qui n’ont plus grand-chose à voir avec nous, il y a forte chance que nous ressentirons le vide qui commencera à nous dominer. Même si nous sommes partis dans une quête vers l’épanouissement infini de nos vies et passions, nous aurons le sentiment de vivre creux. Et alors, le risque sera grand qu’afin de remplir ce vide, nous retombions sur des structures auxquelles nous voudrions nous en prendre.

Pour rompre avec nos habitudes figées, avec celles de cette société et/ou celles que nous nous avons fourguées, nous avons besoin de temps et d’espace ; pour pouvoir développer nos pensées et les pratiques qui en découlent ; pour gagner en expérience dans tous les aspects des jeux que nous jouons ; pour prendre le temps de discuter, de lire, d’étendre nos connaissances ; pour développer les moyens et l’agilité qui permettront de réaliser nos idées.

 « La peur pénètre plus profondément que l’épée »

 Comme nous le savons tous, nous pouvons jouer et faire s’enchevêtrer de nombreux jeux. Mais, souvent, nos pensées sont entravées par des peurs. Les chemins, dans nos rêves les plus intrépides, sont souvent obscurcis par la crainte et le doute. Nous ne sommes pas des super-individus qui se trouveraient hors d’ atteinte par la morale de ce monde. Le spectre de cette morale erre toujours dans nos têtes ; et brûler les ponts derrière nous n’est pas facile, celui qui le contestera est un idiot. Néanmoins, c’est un pas nécessaire si nous voulons prendre nos vies en main. Une arme importante pour y parvenir est de savoir ce que nous voulons, comment se développer, comment engager nos luttes. De cette façon, la crainte et le doute deviendront un aspect toujours plus négligeable dans notre vie, car la détermination dans le jeu s’accroîtra toujours plus.

Les chemins que nous empruntons ont une certaine direction. Si ce n’est pas le cas, autant rester sur place. Si nous le voulons ou pas, notre vie aura toujours une direction, peut-être pas vers des buts clairs comme l’eau de source, mais au moins dans un certain sens. Mais si nous ne décidons pas nous même de cette direction, du sens, alors on restera toujours avec ce sentiment que quelqu’un dirige nos vies ; les conditions jouerons alors un rôle beaucoup trop grand. Il ne s’agit pas de buts et de directions figés auquel il faut s’accrocher jusqu’à la misère. Non, comme ce sont nos buts et ceux de personne d’autre, nous devons les évaluer et les critiquer en permanence pour s’assurer que nous ne sommes pas en train de nous aliéner de nous-mêmes.

Nous sommes convaincus qu’afin d’épanouir nos vies et nos rapports, cette société doit être détruite. Car à l’ombre de l’oppression et du pouvoir, je ne prétendrai jamais être libre. Il me semble alors logique de continuer sur cette destruction de l’ordre sociétal.

Dans la lutte contre l’oppression, l’Etat et l’autorité en général, les formes de nos jeux sont extrêmement importantes. Evidemment, c’est un plaisir d’entreprendre des actions contre ce système ; et l’expérience que nous y puiserons n’est pas à sous-estimer. Mais après un certain temps, cela peut aussi nous donner le sentiment que plus rien n’a d’importance. A ce moment, nous avons besoin de plusn il nous faut des analyses et des perspectives en découlant (afin de les transformer à nouveau en action). Comme dans n’importe quel autre jeu, nous avons besoin de perspectives et de sens. Nos rapports à d’autres changeront une fois rassemblé le courage de déterminer nos propres chemins. Cela nous donne la possibilité d’approfondir nos rapports. Là où nous avons pu agréablement nous perdre ensemble, nous pouvons maintenant parcourir des chemins ensemble. Ensemble, avec d’autres, nous pouvons nous plonger dans des aventures et des défis, jusqu’à ce que nos chemins se séparent de nouveau ; pour se recroiser peut-être plus tard. Vu que je ne désire pas être le seul joueur dans mon jeu – car mes rencontres et expériences avec d’autres rendent possible de continuer à me développer – je dois reconnaitre ici la nécessité de nous accorder entre-nous par rapport aux luttes que nous entamons. Cela implique de s’accorder entre individus qui font partie des jeux, afin d’y donner forme ensemble. Non pas en une série d’accords figés, notés dans un quelconque livre, mais par des accords soumis en permanence à la discussion, des accords qui ne sont pas impératifs, mais uniquement valides s’ils nous appartiennent.

Si nous construisons nos projets, il faut réfléchir sur les moyens qui sont nécessaires pour les réaliser. Armés de nos analyses, critiques et perspectives, nous pouvons nous approprier sans peur les moyens que nous estimons adéquats.

Si nous passons consciemment à l’attaque contre l’autorité, nous devons pouvoir regarder notre ennemi droit dans les yeux. Nous devons voir clair ce contre quoi nous nous battons, et où s’attendre à des coups. Vu que l’ennemi s’impose comme notre partenaire de danse indésirable, nos idées doivent être claires. Nous devons entamer la lutte de manière réfléchie, car si nos idées ne sont qu’à moitié développées, l’ennemi nous terrassera rapidement et mettra précocement fin à la fête. Plus claires seront nos idées, plus pleines seront nos vies, plus difficile il sera de nous briser. Tant que nous chérirons dans nos pensées le désir de et la lutte pour la liberté, ni flic ni prison ne pourront nous briser. Nous ne voulons faire peur à personne, mais, soyons francs, est-ce qu’il existe quelque chose qui donne autant de joie que les mécanismes et institutions oppressants détruits sur le chemin vers notre épanouissement ? Nous combattons pour la vie, contre la société mortifère.

 

Nous choisissons l’aventure. Nous sommes conscients qu’il y a des risques, nier ce fait serait stupide. Mais nous ne sommes pas intéressés par des calculs d’apothicaires en ce qui concerne la vie. Nous savons trop bien que nos aventures pourraient abréger nos vies, ou limiter notre espace de mouvement pour un certain temps. Mais notre crainte de la mort s’émousse au contact de la réalité des morts-vivants. Nous devons pouvoir vivre nos rêves, nous voulons presser toute la joie de la vie. Comme je l’ai lu, je ne sais plus guère où : ” si tu peux te l’imaginer, tu peux “. Il s’agit là d’un bon conseil, puisque nos pensées sont nos seules limites.

En lutte avec le temps

Wednesday, December 19th, 2012

Le temps c’est de l’argent. Si nous livrions tout l’argent du monde à une mer de feu implacable, est-ce que le temps s’arrêterait ? Est-ce que tout se pétrifierait, est-ce qu’une éternité braverait immuablement les vents ? Ou tout serait-il réduit en cendres et ce serait une question de secondes avant que ces cendres ne soient jetées dans toutes les directions et ne deviennent invisibles ?

Le mouvement provoqué serait-il tel que le temps n’aurait plus aucune  emprise, et ne pourrait qu’assister impuissant au déroulement des évènements…

Vivre, c’est se battre. Bizarre le nombre de personnes qui seraient d’accord avec cela, tout en y donnant chacun, sans doute, une autre signification. Et pourtant. Le réveil sonne et nous catapulte dans le ring, nous tentons de nous souvenir mais en fait, nous ne savons plus si, entre-temps, nous n’avons jamais quitté ce ring. Se battre avec le temps. La pensée de pouvoir gagner nous maintient sur le ring, peu importe à quel point la scène s’enlaidisse. Les règles sont fixées, et toute personne qui fait cas des règles, se rend compte que l’endurance est le meilleur atout.

L’ouvrier ou l’employé sait que les aiguilles de l’horloge tournent, que le partage est loin d’être égal, mais que s’ils restent assez longtemps à l’intérieur des quatre murs d’une usine ou d’un bureau, le reste du temps sera le leur. Douloureux de voir qu’on vient d’en grignoter récemment encore quelques années, l’endurance sera de nouveau mise à l’épreuve. Pour le chômeur aussi l’heure tourne, mais cela ne lui porte pas de préjudice car il prend son temps, ou bien il s’enfonce toujours plus parce qu’il ne sait pas quoi faire avec tout ce temps, qu’il préfère le rendre le plus vite possible à un patron ou à une entreprise. Le patron aime le temps. Il voit l’évolution sur son compte en banque et la fin du mois ne lui fait pas peur. Même si son sommeil est de temps en temps perturbé par des travailleurs qui lui revendiquent du temps pour eux-mêmes par le sabotage et la grève.

Et puis il y a ceux qui veulent s’affranchir pour toujours. Ils regardent autour d’eux et volent le temps partout où ils peuvent, en le détournant de ce qu’on voudrait qu’il soit, en attaquant ce qui rend immuable ce temps et  qui pourtant fond dans nos mains.

Le monde des mécanismes d’acier et des désirs de glace sait toujours plus habilement ensorceler le temps pour le mettre au service de son rythme nécessaire.  En nous mettant au service de son rythme nécessaire. Ainsi, les routes et les trains débordent, surtout tôt le matin et tard le soir, de tous ceux qui payent leur course contre le temps de leur vie. Sans se rendre compte que le temps a déjà gagné, gagnera toujours tant qu’il s’écoulera au service de ce monde.  Et pourtant, en général on confond le prix de consolation avec le gros lot, et tout le monde rentre à la maison en songeant qu’il a gagné du temps. Sa vénération maladive ne peut cependant que nous prouver que le temps n’est jamais très longtemps vraiment à nous. Même pour ceux qui réussissent à vraiment le ravir quelques instants de ses gardiens habituels, le temps reste un ennemi invaincu. Pour ceux qui, malgré eux , ne trouvent pas de temps pour ces errances de conquêtes, il reste un ennemi incontesté, un maître excellent.

Mais quoi si nous ne voulons plus ajourner la sensation  de l’allègement du poids du temps sur nos épaules ? Quelle joie ne serait-il pas de briser en éclats toutes les horloges, pour ne plus jamais les regarder ? Quelle fête indescriptible, presque impossible à saisir, d’exproprier en un coup tout le temps du quotidien et de ses maîtres ? Pas pour revenir en arrière, ou pour arrêter le temps, mais pour le rendre définitivement étranger de sa domination, et ensuite l’oublier…

 

 

 

 

Air de la ville

Wednesday, December 19th, 2012

Monte dans le bus. Fais un trajet à travers leur ville. Des gratte-ciels de béton reluisant et de verre dur comme l’acier. Le centre-ville est un centre commercial en plein air. Des pavés et des pierres moyenâgeuses authentiques comme décoration. Une petite pelouse circonscrite et liserée comme alibi vert.

Des réseaux au-dessus de nos têtes, des réseaux souterrains. Ils dressent des frontières, divisent le territoire, contrôlent, excluent. Comme un réseau invisible avec cartes de crédit comme voie d’entrée. Comme les portiques vers un réseau où personne ne reste invisible. Transports en commun, transport de masse pour en permanence fournir du combustible à l’économie.

La ville comme environnement hostile.

Des gens se croisent mais ont la tête empêtrée dans des réseaux de communication.

Des gens se heurtent. Comportement agressif.

Des bornes enregistrent les déviances, stockent tout dans leurs bases de données. Des gilets rouges, des pardessus violets, les bras croisés, une voiture qui passe lentement – un trait bleu, engrais pour des chimères paranoïdes pouvant à tout moment devenir réalité.

Mixité sociale, c’est l’excuse pour un harcèlement des pauvres. Multiculturel, c’est ce que dit le prospectus de vente : le matin chez le boulanger marocain, le soir dans un resto libanais ou pourquoi pas, chinois. Les commerçants comprennent bien cet atout.

Le citoyen qui a promis loyauté à la démocratie a son mot à dire devant les caméras de la télé, ou, à défaut de celles-là, il appuie sur le bouton réaction afin de ventiler une nouvelle fois son opinion.

Regarde autour de toi, ne rate pas le picture opportunity, respire, mais pas trop profondément. L’oxygène dans tes poumons est une source constante de cancers. L’air de la ville est, comme la ville elle-même, une contradiction en soi. Une métaphore pour la vie et la mort, le chaos et l’ordre, en conflit permanent.

Promène-toi avec moi, jette un œil sur ma ville. J’ai retouché ici et là ses couleurs. Car après que les cityplanners aient usé de toute leur créativité perverse, attisée par le pouvoir et l’argent, c’est mon tour.

Pas de conneries artistiques, pas de contribution à ou d’embellissement de.

Pour des couleurs rassurantes, tu t’échappes derrière ton écran de télé. Sinon, éléments perturbateurs pour les esprits qui ne comprennent que l’ordre. L’idéologie de la propreté, c’est l’idéologie du contrôle, c’est l’idéologie de l’ordre publique, c’est l’idéologie de l’Etat. Donc, les battements de mon cœur s’accélèrent quand je l’aperçois, cet acte.

Quelqu’un qui a colorié hors les lignes.

La ville comme endroit où des individus nourrissent obstinément le désordre.

Pour le moment, c’est la ville de l’ordre qui l’emporte. Jusqu’à un moment de désordre organisé.

Jusqu’à une rencontre de ces actes et de ces individus.